113, rien n’a changé !

113, les auteurs de l'incontournable tube Tonton du bled reviennent avec un troisième album intitulé 113 degrés, emmené par un single efficace, Marginal. Toujours aussi virulents, ils restent attachés aux valeurs du rap français. Entretien avec Rim-K.

On entend parfois que les rappeurs sont d’irrécupérables matérialistes obsédés par tout ce qui brille. Au-delà de ces clichés, le trio du 113 prouve depuis ses débuts qu’on peut être rappeur, banlieusard et superstar sans pour autant se perdre dans les labyrinthes du music biz. La preuve ? S’il en fallait une de plus, on citera ce soir du 22 novembre 2005 : alors que leur album 113 Degrés, sorti la semaine précédente, cartonne les charts, les trois artistes se retrouvent sur les Champs Elysées. Pour un showcase ? Une avant-première ? Non, Rim-K, AP et Mokobé sont venus avec quelques gars de leur quartier pour… distribuer des tracts vantant les qualités du nouvel album ! Une belle preuve que les rappeurs de Vitry sont restés des gens simples malgré les Disques d’or et les trophées. Quelques semaines plus tard, on retrouve Rim-K dans le studio parisien de Marlon où il peaufine un morceau inédit destiné à enrichir la BO du film événement avec Vincent Cassel, Le Sheitan. L’occasion pour évoquer avec Karim, l’album du groupe, les insurrections de novembre 2005 et le temps de cuisson des poulets.

Rim-K, tu viens d’enregistrer un titre solo pour la BO du film de Kim Chapiron Le Sheitan. Tu peux nous en dire deux mots ?
C’est quelque chose qui me parle. Et puis le son du morceau a été conçu par DJ Mehdi, qui est un innovateur (Mehdi a produit des titres pour le 113 depuis leurs débuts, ndr). Ça s’appelle Bucarest. J’aime bien le passage qui fait "c’est pas tout le temps l’omerta, c’est la mierda/Entre deux caravanes gare le Merco, la symphonie des coups de marteau/Y’a la mama qui a préparé le merka, les gens tournés vers l’Est, ils vont au paradis, ils meurent pas". Le morceau a été fait à l’instinct, dès le début j’avais le thème en tête. En ce moment, quand je parle avec les jeunes de chez moi à Vitry, c’est la guerre. Dans la tête des jeunes en ce moment, c’est violent. Ils sont pleins de haine, ça collait avec l’image "dans ma tête je suis à Bucarest". C’est un morceau né du chaos urbain qui m’a grave motivé, ça m’a donné envie de rentrer en studio démarrer le second album solo ! Il y a d’autres priorités, mais ça va venir.

 

Comment avez-vous abordé la conception de l’album 113 Degrés ?On l’a abordé déterminés. Depuis le précédent (113 fout la merde, ndlr) il s’est écoulé trois ans, on a fait l’album de la Mafia K’1 Fry, mon solo, Un Gaou à Oran avec Magic System qui a grave marché. On a marqué le hip hop avec des morceaux comme Pour ceux. Ce qui fait que quand on est retourné en studio, on avait d’autres repères. On est fiers de ce disque. Il est varié, la prod’ est pointue, l’Américain qui a mixé ça (Tommy Uzzo, ndlr), laisse tomber, il a un son qui défouraille. On est dans les charts, on est là et on continuera toujours. Et si on se retrouve avec Mokobé et AP et nos gars sur les Champs Elysées pour balancer les tracts de l’album, c’est parce qu’on croit en ce qu’on fait ! Et on n’est jamais aussi bien servis que par soi-même. On est comme ça, l’oseille ne nous a rien fait. On le brûle vite, en plus. On est une grande famille, tout le monde en profite.

 

Il y a de nombreux invités prestigieux sur l’album comme Mobb Deep, Buju Banton, Booba… C’était prémédité ?
Le casting de l’album, c’est en fonction des besoins. Quand tu pars sur un album de 20 titres, tu es obligé de faire appel à d’autres gens, ne serait-ce que pour rafraîchir les oreilles de l’auditeur. Buju Banton est venu, le morceau il l’a cassé en deux. C’est comme ça que ça s’est fait au fil de l’album : on a trouvé un thème, j’ai croisé Booba la même semaine, je me suis dit que c’était un sujet qui collait bien avec lui… On avance comme ça, selon les thèmes. Avoir un nom est notre dernier souci.

 
 

Parmi les gros morceaux de l’album, il y a le très virulent 36 Quai des OrfèvresOn a visité l’endroit, comme plein de gens de Vitry… Par rapport à Vitry et la justice, il y a de grosses histoires. Chez nous, il y a des mecs qui ont pris des peines de prison exagérées. Et ça, personne n’en parle dans les journaux. Nous, on le voit tous les jours. Franchement, par rapport à Vitry il y a un gros problème. Au point où dire que tu es de Vitry, c’est déjà presque un délit. Il y a de la corruption : le mec qui s’est fait péta avec douze kilos et qui arrive devant le tribunal, on le charge pour neuf kilos. Tu vois ce que je veux dire ? Et le mec ne va pas dire qu’on en a oublié trois ! C’est aussi des trucs comme ça qu’on voulait évoquer dans 36 Quai des orfèvres. Les policiers ne sont pas tous des pourris mais c’est au 36 que se trouve la grosse pourriture. Sur les quais.

 

Vous avez pensé quoi des députés qui voulaient censurer les rappeurs, dont le 113 ?
Ça m’a fait mal. Les princes de la ville, c’est l’album de ma vie. C’est mon album de référence qui était attaqué, une de mes plus grosses fiertés. Quand je vois que 500.000 personnes l’ont acheté et kiffé, qu’on a eu nos deux Victoires de la Musique en direct sur France 2, et le Grosdidier ne prend même pas la peine d’écouter le disque, de savoir qui est qui ou qui fait quoi… Ça m’a fait mal parce que c’est les mêmes trucs qu’on retrouve depuis des années-lumière. Déjà à l’école, j’arrive de tel quartier, donc forcément tu ne vas pas suivre, donc tu vas aller en BEP… Même dans la musique je me dis la même chose : dès que tu fais du rap, que tu viens de banlieue, ça y est. C’est à croire que quoi que tu fasses, tu auras toujours cette étiquette sur le dos. Toute ta vie. On nous invite aux NRJ Awards à Cannes, à des remises de prix. On est partout, les grands chanteurs et les grands acteurs du pays nous respectent. Mais en haut de l’échelle, en vérité on considère notre musique comme moins que rien. C’est grave. Artiste, c’est un des métiers où tu paies le plus d’impôts, alors quand je pense que je paie ce mec-là…

113 113 (Jive Epic/Sony BMG Music) 2005
Tournée du 113 en mars 2006, Olympia (Paris) le lundi 10 avril 2006.