Elom 20ce, le rap comme un cri de douleur et de révolte

Elom 20ce. © Youvé

Il fait partie de la troupe des rappeurs africains engagés dans le sauvetage de leur continent, de ses valeurs et de ses richesses culturelles. Elom 20ce, originaire du Togo, se veut donc panafricaniste avant tout. Son dernier album Indigo rend compte de cet engagement. Rencontre avec un homme de conviction.

RFI musique : Votre rap est un cri de douleur, comme les sonorités jazz qui ponctuent la plupart de vos chansons.  Est-ce que vous associez ces deux styles pour rappeler que le combat des Noirs est historique, mais encore actuel ?
Elom 20ce
: Oui, mais pas seulement. Ceux qui avaient choisi ce style musical avaient un côté décalé avec leur époque. Ces musiques n’étaient pas bien acceptées en leur temps. Le jazz, c’est la musique des esclaves, la musique chantée par les parias, tout comme le rap. Je lisais un livre sur le contrebassiste Charles Mingus, Moins qu’un chien*. À un moment, le trompettiste Fats Navarro parlait de la manière dont on les traitait et les exploitait. Ça m’a fait penser à nous, rappeurs. Finalement, il est bon de rappeler que le combat des Noirs est toujours d’actualité où qu’ils soient sur le globe terrestre, mais surtout en Afrique, en Europe et aux U.S.A.

Votre  plume est une vraie kalachnikov. Est-ce qu’une partie de la jeunesse africaine se considère en guerre ?
Je ne pense pas qu’elle se considère en guerre malheureusement. Si c’était le cas, ce serait magnifique. Je dirais que la jeunesse africaine est en guerre, mais elle ne le sait pas. On fait la guerre à l’Afrique depuis des années. La guerre est économique, sociale, culturelle, politique. Mais les Africains, et la jeunesse dans sa globalité n’en ont pas conscience. Ma musique est une manière de le rappeler. Comme je le dis dans le titre Fourmis, "Les grandes guerres ne se déclarent pas. Elles se font dans le silence, loin des hashtags et des caméras."

Dans vos clips vidéo, vous êtes passé maître dans l’art d’associer les archives visuelles, sonores et les récits de la tradition orale. Est-ce que vous vous considérez comme un griot des temps modernes ?
J’essaie de perpétuer la mémoire. La transmission est un point qui m’intéresse beaucoup dans mon art. Il faut rappeler que dans les sociétés subsahariennes en général, l’artiste, le chanteur en particulier n’exprime pas que le beau, il est aussi passeur d’histoires. J’essaie de projeter mes idées en me basant sur mon héritage culturel et celui de mes propres expériences. L’image, le son, le verbe sont mes outils.

Est-ce que c’est votre diplôme de relations internationales qui vous a amené à crier votre révolte dans la musique rap ?
C’est plutôt le contraire. J’ai fait des études de relations internationales pour comprendre certaines choses. Des choses qui m’intéressaient déjà et qui étaient des thématiques que je traitais dans mes chansons. Les injustices sociales, le panafricanisme, le besoin de liberté, je ne les ai pas appris à la faculté. J’ai commencé le rap en classe de seconde. C’est 6 ans plus tard que j’ai commencé ces études-là. Mais ce qui est sûr, aujourd’hui, c'est que tout ce parcours est lié. Il y a un diplôme que l’on néglige souvent, il n’est pas en papier, n’a pas de cachet, c’est celui de la vie. C’est ce diplôme qui nourrit ma révolte.

Vous vivez en Afrique et notamment eu Togo, votre activisme musical est-il bien accepté ? Y a-t-il des barrières impossibles à franchir ?
Franchement, ce ne sont plus des questions que je me pose aujourd’hui. Je pense Afrique d’abord, Togo ensuite. Si on devait se focaliser sur ces points, on ne pourrait pas créer. Pour répondre plus concrètement à votre question, ma musique est bien acceptée par les gens ordinaires. Je parle des vendeurs dans la rue, des étudiants, des parents qui m’encouragent, etc. Ça me va. Au Togo, je pense qu’être "arctivist" (activiste musical), c’est se fermer des portes et il est plus difficile d’accéder à une certaine audience. Ceci dit, cela n’est pas un obstacle. Ce qui s’est passé avec les mouvements citoyens, Y’en a marre au Sénégal et le Balai Citoyen au Burkina notamment, et le rôle que les artistes y ont joué, me laisse penser  que le rappeur qui chante les problèmes des populations, a de plus en plus de difficultés à vivre de son art. Ce n’est pas spécifique au Togo. Regardez ce  qui est arrivé au rappeur Ikonoklasta en Angola. (ndlr : Ikonoklasta alias Luaty Beirao avait été condamné par la justice angolaise en septembre 2015 à de la prison pour complot contre le président)    

Lors de votre tournée en France et en Europe,  à l’occasion de la sortie de votre dernier album Indigo, vous avez invité une brochette d’artistes et notamment le Nigérian Modenine. Ce dernier a poussé récemment un coup de gueule à Lagos contre son public qui l’abandonne. Le rap africain est- il en danger face à la déferlante de la Naija music sur une bonne partie du continent ?
Oui et non. Oui, parce que les médias préfèrent mettre en avant cette musique dansante en écartant de plus en plus ce rap qui a des contenus militants. Donc on peut avoir moins de visibilité. Je pense que c’est ce que Modenine dénonce. Non, parce que le public africain et sa diaspora sont assoiffés de ce rap à textes. Il y a de la place pour tout le monde. Pour preuve on sort des disques et on les défend sur scène.

*Charlie Mingus Moins qu'un chien, autobiographie (Éditions Parenthèses) 1982

Elom 20ce Indigo (Asrafo records) 2015

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En concert à Paris le 1er octobre à la Péniche Anako