Auto-Tune, le logiciel qui a changé le rap

L'Auto-Tune a modifié le son du rap aussi bien aux États-Unis qu'en France. © Getty images/Eskay Lim/EyeEm

L'utilisation des nouvelles technologies dans le processus créatif musical est sans aucun doute, chose courante. Mais l'introduction de l'Auto-Tune, logiciel conçu initialement pour la correction vocale, est un phénomène particulier puisqu'il a modifié le son du rap aux États-Unis comme en France.

Voilà quelques années que le rap français a effectué sa mue, passant d’une musique "orthodoxe", pour reprendre l’expression popularisée par Akhenaton, à un genre ouvert au grand public qui ne demande qu’à "danser sur des beats cadencés", comme le disait jadis le Suprême NTM dans C’est arrivé près de chez toi, il y a 21 ans.

Pour obtenir cet élargissement du potentiel commercial d’une musique longtemps considérée comme pestiférée par les grands médias, il a fallu de nombreuses étapes, et de multiples outils. La clé du succès, tous genres confondus, est souvent la mélodie. Un morceau qu’on peut chantonner dès la première écoute aura forcément plus d’impact qu’un rap balancé à grand renfort de virtuosité linguistique, c’est mathématique. Et pour accéder à cette musicalité, un des outils les plus importants du rap français a été l’Auto-Tune.

Sans fausse note

D’abord un peu d’histoire afin de bien cerner le sujet : l’Auto-Tune est un logiciel de correction vocale créé par le géophysicien Andy Hildebrand et lancé en 1997 par Antarès Audio Technologies dont la première fonction est "invisible" : il s’agit d’un algorithme qui gomme les fausses notes du chanteur ou de la chanteuse.

Mais dès 1998 et le tube Believe de Cher (l’ex-moitié du duo Sonny & Cher), on découvre l’autre utilisation de ce logiciel qui, poussé à son maximum, donne une voix métallique et robotique plutôt envoûtante (ou agaçante, selon les goûts).

D’abord surnommé "Cher effect", le procédé est employé en 2000 par Mirwais Ahmadzai, ex-membre du groupe Taxi Girl devenu producteur électro, sur l’intégralité des voix de son morceau Naïve Song. Dans le rap américain, c’est T-Pain qui va populariser l’usage intensif de l’Auto-Tune.

Durant les années 2000, il l’utilise de façon systématique, et on parle alors du "T-Pain effect". Étape importante dans l’évolution de ce logiciel aussi apprécié que critiqué : l’album de Kanye West 808s & Heartbreak, sorti en 2008. Le rappeur est devenu chanteur en utilisant sur tout son album le logiciel controversé. L’année suivante, Jay Z sort le single D. O. A. (Death Of Auto-Tune), mais la popularité du procédé ne faiblit pas.

En France, l’Auto-Tune va vite devenir la baguette magique des rappeurs, avec parmi les premiers aficionados Booba, qui l’utilise intensément sur son album de 2008 0.9. Le disque connaît un succès mitigé, mais l’utilisation de l’Auto-Tune va se généraliser dans le rap français, qui découvre la puissance de la mélodie.

Les champions du genre, PNL

En effet, nul besoin de savoir chanter juste pour aligner des refrains irrésistibles grâce à ce gri-gri technologique dont le public ne semble pas se lasser, en tout cas pas encore. Les premiers essais dans le rap français faisaient parfois penser au raï des années 1990, qui adorait trafiquer les voix avec un vocodeur bas de gamme, mais très vite vont émerger des groupes utilisant l’Auto-Tune avec originalité, dont bien sûr les champions du genre, PNL.

Car le groupe emblématique de l’Auto-Tune des années 2010 est bien le duo de Corbeil-Essonnes, PNL. Les deux frères Ademo et N. O. S. ont fait de l’Auto-Tune leur marque de fabrique, justifiant l’utilisation systématique du logiciel avec cette formule devenue célèbre d’Ademo dans la chanson Mowgli sortie en 2014 : "Je suis pas un rappeur/ Sans vocodeur je suis claqué" (le vocodeur est un dispositif de traitement de voix inventé en 1939, similaire à l’Auto-Tune).

En utilisant le son robotique de l’Auto-Tune associé à des paroles très mélancoliques et des beats aussi spatiaux qu’apaisés, PNL a inventé un style, vite copié par d’autres artistes pas toujours aussi originaux. La notoriété suscite systématiquement des émules, et il est certain que le succès commercial du duo PNL a fait beaucoup pour la popularisation de l’Auto-Tune.

Jul, le rappeur marseillais qui sort plusieurs dizaines de singles et d’albums chaque année, a intégré l’Auto-Tune dans ses sons depuis le fameux Sors le cross volé qui vit le début de son irrésistible ascension en 2014. Il ne l’utilise pourtant pas avec la sophistication de PNL et va direct à l’os de la mélodie simple et parfois funky, voire même franchement disco avec des tempos très rapides (On m’appelle l’ovni, My World (Barbie Girl)). Très critiqué pour son usage intensif du logiciel, Jul a répondu en musique durant son Planète Rap sur Skyrock en 2016 : il a délivré un freestyle sans effet de voix qui a mis tout le monde d’accord.

Sans complexes

Une chose est sûre, c’est qu’au-delà de tous les excès d’Auto-Tune dans le rap français, ce logiciel a contribué à décomplexer les rappeurs, qui presque tous chantent désormais sur leurs compositions, mettant ainsi au chômage technique les chanteuses de r'n'b qui se chargeaient jadis d’assurer la mélodie sur les refrains des morceaux rap.

Inévitablement viendra un jour où l’utilisation parfois caricaturale faite aujourd’hui de l’Auto-Tune va disparaître, et il y a fort à parier que les générations futures se moqueront de cette période du son urbain, comme on se moque d’une mode vestimentaire devenue obsolète. Mais en attendant cette "mort de l’Auto-Tune" prophétisée un peu tôt par Jay Z, c’est cette voix métallisée et extraterrestre qui est la signature contemporaine des musiques urbaines, du continent africain au continent américain en passant par la France.

Pour conclure, et en guise de réponse à ceux qui vouent aux gémonies la présence de l’Auto-Tune dans le son des années 2010, on se contentera de citer son créateur Andy Hildebrand qui en 2016 déclarait ceci au journaliste Simon Clair : "Dire que corriger la justesse d’une voix est une forme de tricherie revient à dire que le maquillage est une façon de tricher. Qui suis-je pour juger ? Personnellement, ma femme utilise du maquillage".