Abd Al Malik, un chanteur au musée

Abd Al Malik fait paraître le livre/CD "Le Jeune noir à l’épée". © FC

En parallèle à l’exposition Le modèle noir, de Géricault à Matisse qui se tient au Musée d’Orsay à Paris jusqu’au 21 juillet, Abd Al Malik fait paraître Le Jeune noir à l’épée. Ce récit éclaté mêle la poésie, la photographie, les œuvres d’art à la musique. Apaisé par les livres, le rappeur ne cesse de raconter son histoire de gamin de la rue qui s’en est tiré grâce à l’écriture. Il explore le destin d’un jeune homme noir dans la France d’aujourd’hui.

On retrouve Abd Al Malik au Musée d’Orsay, dans les salles de l’exposition Le modèle noir, de Géricault à Matisse. C’est lundi et l’institution parisienne, fermée au public comme chaque début de semaine, s’offre aux caméras, à son personnel et à l’artiste. Le chanteur répond aux interviews face au tableau peu connu de Pierre Puvis de Chavannes, Le Jeune noir à l’épée, qui a inspiré son septième ouvrage, qu’il fait paraître sous forme de livre-disque. "J’étais en train d’écrire un long poème sur l’identité, et quand j’ai vu ce tableau, il y a eu un choc. Tout a pris sens. Il y a le bleu, noir, rouge que vient comme un contrepoint au bleu, blanc, rouge. Ce jeune homme noir tient une épée dans la main, synonyme d’homme libre.  Il y a aussi la sérénité du visage, le corps qui sont là, et derrière, on a l’impression que ça brûle. C’était comme un effet miroir, et j’ai eu envie de raconter l’histoire de ce jeune homme aujourd’hui", raconte-t-il.

Le héros d’Abd Al Malik a 19 ans, il purge une peine de vingt mois de prison pour un vol de voiture. Sur le chemin de la poésie, ce garçon raconte sa vie. La musique est une bande originale à cette histoire construite "comme Internet, en toile d’araignée", où se mêlent la littérature, la poésie, des photographies et même des tableaux. "En bas des tours despotiques / Où l’on hume l’odeur du mauvais shit / La cité parle l’ancien grec / Salade tomate oignon, moitié légume, moitié schneck / Mais peut-on faire la révolution avec Toulouse-Lautrec ? / Je ne sais pas. Je suis Le jeune noir à l’épée", dit la chanson titre.

Elle est suivie dans le cours du récit par La vie antérieure, un poème de Charles Baudelaire. On s’étonnerait presque dès lors que le poète du "spleen" et de la mort soit mis en contrepoint de textes d’Abd Al Malik, tournés vers l’envie d’en sortir, mais le chanteur justifie une démarche commune entre celui qui a "rendu beau la laideur" et des rappeurs qui ont magnifié la rue.

L’identité noire au centre des choses

L’identité noire est le centre de cette histoire, écho à l’exposition Le modèle noir, qui a pour thème les représentations de l’individu noir des années qui précèdent l’abolition de l’esclavage, en 1848, jusqu’à la première moitié du XXe siècle. Mais on parle bien de cette identité dans la société française en 2019 dans ce récit. "L’individu noir devient presque un symbole. C’est un combat qui est lié à l’égalité et à la justice. C’est le prélude : 'Justice pour Adama'. Si Adama Traoré (*) n’avait pas été noir, si Adama ne venait pas de quartiers populaires, aurait-il eu le même destin ? J’insiste bien sur le fait de dire 'noir' et 'issu des quartiers populaires', parce qu’il y a ce double facteur. C’est comme si l’identité sociale était liée à une couleur de peau, estime Abd Al Malik. Il y a énormément de travail à faire à ce niveau-là, et on n’en est qu’au début. Il y a un processus qui est enclenché. Nous, artistes, on est là pour le porter, ou du moins, le faire entrer dans la pop culture."

 

Le chanteur/écrivain met en avant son "envie de faire peuple" et ses désirs d’universalité. S’il se laisse aller à la nostalgie, il évoque des zones en friche de notre pays. À une décennie d’écart, sa Vida negra aux accents afro-cubains, est une réponse à la chanson sur l’exil, Gibraltar, qui fit décoller sa carrière solo en 2006.

"Quand on écoute bien le morceau Gibraltar, ce n’est pas quelqu’un qui quitte l’Afrique, mais c’est quelqu’un qui revient en Afrique. C’était le retour sur moi, sur mes racines. Un peu plus de dix ans après, il y avait l’idée de dire : 'Est-ce que les choses ont changé, par rapport à ces problématiques migratoires ?' Non seulement ça n’a pas changé, mais ça a empiré. À la fois, pour les gens qui partent, dans la façon dont ils sont accueillis, mais aussi dans la manière dont on les utilise, médiatiquement, pour justifier des pensées extrêmes ou des réflexions binaires sur le monde", poursuit-il.

Abd Al Malik revendique au contraire sa "complexité" et son envie de donner de l’amour. À propos de son parcours de gamin remis dans le droit chemin par les livres, il affirme : "Pour moi, créer est un acte de résistance face à la pensée bête qui voudrait nous assigner à identité fixe. On me dit : 'T’es dans une cité, tu ne feras rien de ta vie.' Je dis : 'Non, je veux faire quelque chose de ma vie.' On me dit : 'Tu es noir, donc, forcément, tu aimes ça.' Je dis : 'Non...' Ou tu : 'Tu es rappeur. Donc, forcément...' Non, en fait. Mais c’est aussi un acte de résistance face à la mort, au sens propre et au sens au figuré. Je vivais dans un endroit où la mort rôdait autour de moi, la drogue. Et c’est la culture qui m’a permis de tenir. C’était comme une catharsis. Cela m’a permis de ne pas garder cette chose qui allait pourrir en moi et me tuer aussi." Le piano de Gérard Jouannest, décédé en mai 2018, et sa femme, Wallen, sont encore et toujours là… 

Le Jeune noir à l’épée trouve son prolongement sur scène dans un spectacle également présenté au Musée d’Orsay, du 4 au 7 avril. La danse du chorégraphe burkinabè Salia Sanou accompagne la musique d’Abd Al Malik, et c’est le langage du corps qui prend la suite des mots.

(*) Le 19 juillet 2016, Adama Traoré, 24 ans, décède après avoir été interpellé par trois gendarmes à Beaumont-sur-Oise, en banlieue parisienne. L’annonce de son décès embrase sa commune et celles des alentours. La famille de la victime dénonce une "bavure" policière et réclame "Justice pour Adama", tandis que les gendarmes mis en cause plaident un malaise.

Abd Al Malik Le Jeune noir à l’épée (Pias) 2019

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