PNL, les frères fantastiques

Ademo et N. O. S. alias PNL, de retour avec l'album "Deux frères". © QLF Records

Maîtres dans l'art de communiquer (ou pas) sur leurs productions et leurs activités, les deux frères Ademo et N. O. S., plus connus sous le nom de PNL, sortent aujourd'hui un nouvel album intitulé Deux frères.

Il fallait bien remonter à Revoir un printemps, le cinquième album d’IAM sorti en 2003, pour retrouver une telle attente face à un album de rap français. Mais les temps ont changé depuis cette seconde décennie du XXIe siècle, et les trente mois qui séparent Deux frères, le nouveau PNL, de son prédécesseur Dans la légende sont comme les mots en Z au Scrabble : ils comptent triple dans ce rap game pressé, à l’image de cette époque où une absence de quelques mois équivaut souvent à un enterrement de première classe.

Pas pour Ademo et N. O. S., alias Tarik et Nabil : deux singles, À l’ammoniaque et 91’s, ont suffi à maintenir la flamme durant leur longue absence discographique. Avec 800 000 équivalents vente, DLL était bien plus qu’un simple album, mais plutôt une révolution, le symbole d’une nouvelle ère pour ce mouvement lancé ici voilà trente ans sur un tempo hardcore et qui s’imprègne désormais de sonorités hypnotisantes, décalées, d’une tristesse assumée et d’un mal-être marmoréen.

Le cloud rap de PNL, c’est le nuage de Tchernobyl du rap français, une radiation qui a imposé son empreinte sur tout le paysage, le modifiant à jamais, induisant une mutation profonde et durable.

Tout commence avec ce single stupéfiant, dans tous les sens du terme : Au D. D., acronyme du "détail" de cette vente de drogue qui a forgé l’adolescence de Tarik et Nabil, ces Deux frères qui cultivent le mystère et remettent le spleen au goût du jour, faisant mentir le refrain du tube d’Angèle Tout oublier.

Le miracle PNL opère dès les premières notes de guitare arabo-andalouse avec un texte dont la thématique est la même que celle de milliers de groupes hantant les halls sordides des banlieues sales, mais qui s’avère pourtant unique. Comme Édith Piaf chantant l’amour avec une émotion toujours renouvelée, Ademo et N. O. S. élèvent la narration de la "bicrave" (le mot d’argot désignant la vente de drogue) au rang de noble art.

La teneur globale de ces 18 titres ? Le désespoir, la dépression, les cicatrices intimes et le sentiment que rien, ni le succès, ni l’argent, ni l’admiration fanatique de ses supporters ne suffira au duo pour oublier cette malédiction qui les frappe, eux qui se décrivent "tristes comme d’hab" alors que "les années passent comme la galère" (La Misère est si belle).

Si les deux artistes ne risquent pas de donner plus d’interviews qu’avant (comprendre : jamais), ils se dévoilent plus qu’ils ne l’ont fait dans leurs précédentes chansons, évoquant leur père avec une émotion qui transpire sous l’apparente glaciation d’un son aussi sophistiqué que polaire et de lyrics où la vulgarité n’est pas toujours gratuite. "Comme la vie, comme la rue man, j’suis déconnecté/ J’tombe pas une larme, le corps est humecté" balance Ademo dans le refrain de Déconnecté, un des points forts de ce disque qu’on n’a pas fini de décrypter, d’analyser, de savourer.

"Perché dans les abîmes, un peu comme Anakin", PNL contemple le monde avec un mépris mêlé à de la compassion, car le duo sait bien qu’"à part le nombre de cicatrices, rien ne va changer" (Deux frères). Les rythmes sont volontiers enjoués, avec un parfum de reggaeton sur Hasta la vista et Menace ou des échos asiatiques sur Shenmue, mais les textes sont d’une noirceur absolue.

Un pessimisme qui culmine avec La Misère est si belle, où Ademo utilise son vrai prénom (Tarik) pour parler de son vécu de poissard, lui qui se voit devenu "aussi vide que sa trousse", mais laisse une porte entrouverte vers l’espoir quand il affirme qu’"au fond, sourire nous va à merveille".

Comme chaque album depuis Le Monde Chico, Deux frères sera disséqué et commenté par les journalistes comme par les fans, mais personne ne percera le mystère que PNL a si soigneusement entretenu depuis ses débuts. "Tu connais R (rien, ndr) de nos vies" clame Ademo dans Celsius, comme pour souligner par avance la vacuité des analyses qui suivront cette sortie tant attendue.

Avec Deux frères, c’est reparti pour un tour. Le dernier, supputent certains. Comment le savoir ? Ceux qui parlent ne savent pas, ceux qui savent ne parlent pas. Une seule certitude : le silence de PNL n’est pas d’or, mais de platine.

PNL Deux frères (QLF Records) 2019

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