Scylla, plume à la une

Le rappeur belge Scylla publie son 5e album : "BX Vice". © Samito

Scylla, rappeur belge, sort un cinquième album, BX Vice, un an après une incursion dans un registre piano-voix plus intimiste.

Il vient de Bruxelles et une formule qui ressemble à une punchline le définit : "Une voix d’ogre avec un visage d’ange". À 39 ans, cet artiste aux textes intenses est d’une versatilité rare dans le hip hop francophone. Capable de tutoyer le hardcore sur des titres puissants, Scylla sait aussi émouvoir sur des instrumentaux apaisés comme ceux de son superbe album Pleine lune, enregistré en binôme avec le pianiste Sofiane Pamart, où l’on trouve le bouleversant Voilier, un de ses textes les plus émouvants et les plus aboutis, lettre ouverte à une mère disparue ("J’ai beau vivre, je hurle, je jalouse les anges/ Certaines nuits sont dures, mais les jours me vengent/ J’ai beau vaincre et rire, tous mes murs s’effondrent/ Mais j’ai besoin de t’écrire et je n’attends plus de réponse"). Alors qu’il propose BX Vice, album annonciateur d’un retour au rap classique avec beats et punchs, Scylla nous parle de son histoire d’amour avec Bruxelles, de sa vision du rap belge et de sa méfiance pour ce que l’on appelle le slam.

RFI Musique : À une époque où le rap a pris une tangente fortement festive, certains ont tendance à vous coller l’étiquette de "rappeur conscient", ce qui entre parenthèse est presque devenu péjoratif par les temps qui courent. Vous prenez ça comment ?
Scylla : Je n’aime pas les cases. Déjà à l’époque, le terme "rap conscient", ça me dérangeait. Je comprends la bonne intention mais c’est un peu prétentieux. Conscient de quoi ? Qu’est-ce que j’ai à transmettre comme conscience à quelqu’un ? Je suis en quête et si quelqu’un s’y retrouve, tant mieux. Je n’aime pas ce côté donneur de leçon. Sur cet album, un morceau comme NVM (Niquez Vos Maitres, ndr) fait partie de mon ADN, je suis rappeur avant tout. C’est une sorte de réaction au fait d’être resté en immersion sur du piano-voix pendant un certain nombre de mois, j’ai eu envie de sortir une autre forme d’énergie.

On a vu que jadis dans la chanson, les artistes belges à succès comme Jacques Brel ou Johnny Hallyday étaient considérés comme des chanteurs français. Est-ce le cas pour les rappeurs du plat pays ?
Le rap belge fait partie de la carte du rap français de manière pleine et intégrale. D’ailleurs, il y a une attirance et une curiosité de la France par rapport à la Belgique qui n’a jamais été aussi prononcée que maintenant. Bien sûr qu’on fait du rap français ! Depuis qu’on est petits, on regarde des chaines de télé françaises, écoute du rap français, on a les yeux tournés vers la France.

Alors du coup, y a-t-il un rapport entre les artistes hip hop venus de Belgique ?
On m’a souvent posé la question sur ce qui est commun aux rappeurs belges, et c’est Damso qui avait réagi là-dessus, parce qu’à un moment il y a eu plein d’articles sur "le rap belge" : c’était lui, Hamza, moi, Caballero & JeanJass, Roméo Elvis, et il a dit "Mais oh les gars, on n’est pas une équipe de foot !" Et c’est vrai qu’on est différents. Moi, Damso, je ne le connais pas vraiment ; Roméo Elvis, je l’ai rencontré l’autre jour et il est très sympa ; Isha, je le connais depuis plus longtemps. Mais voilà, on fait tous des choses complètement différentes ! Maintenant, il y a peut-être un point commun. C’est une certaine forme de recul par rapport à l’industrie française, avec une mentalité spécifique à la Belgique. Même s’il ne faut pas faire de généralités, il y a des traits culturels qui sont là, et il y a une certaine force de proposition, comme on est en léger décalage par rapport à la France, dans le langage et la façon de formuler, dans la prononciation, dans l’humour aussi. De là à dire qu’on est tous les mêmes ou qu’on s’entend tous bien…

Votre précédent album Pleine lune, enregistré avec Sofiane Pamart, est entièrement réalisé en piano-voix et très intimiste, alors que BX Vice bénéficie de beatmakers comme Guilty de Katrina Squad, Ponko, Lionel de Soulchildren ou Young Veterans. C’est votre côté Dr. Jekyll & Mister Hyde ?
C’est un peu ça ! (rires) Mais attention, avec Sofiane, ça n’est pas du slam. Je n’aime pas cette appellation. Dans le rap, la connotation de ce mot, c’est genre "ceux qui ne savent pas rapper ou qui techniquement ne sont pas au point font du slam". Pourtant il y a des bonnes choses dans le slam mais je n’aime pas trop le terme. Dans notre piano-voix, il y a de la chanson -moi je suis fan de Brel par exemple – et je ne sais même pas si on peut qualifier ça. Avec Sofiane, on dit souvent "entre rap et chanson française". Pour chaque album, je réagis selon l’envie du moment et c’est vrai que passer de l’album Pleine lune à Ronaldo 9, le premier single plutôt offensif à tendance ego trip qui annonçait BX Vice, ça a fait bizarre à certains de mes auditeurs.

Pourquoi ce titre d’album, BX Vice, qui est également celui du douzième et dernier morceau du disque ?
Pour moi, c’était un moyen d’exprimer cette identité bruxelloise profonde qui est en nous, et c’est la première fois que je me livre vraiment de manière personnelle et factuelle sur ma vie dans une chanson. C’est le morceau phare de l’album, d’où le fait qu’il lui donne son titre. Je voulais clôturer le disque sur une touche bien spécifique. L’entrée et la sortie d’un album, c’est super important : "Ah oui, Bruxelles, on l’a mise sur la carte, la BX Vibes, qu’est-ce que tu vas dire ?/ Oui, mais avant de la mettre sur la carte, d’abord, Bruxelles, il a fallu la vivre/ Ah oui, c’est pas qu’un climat de merde, nan, c’est aussi la violence, ouais/ C’est pas que les petites blagues belges, nan, y a les drames affriolants/ Toi, tu dis que pas mal de nouveaux rappeurs devraient se barrer d’ici/ Qu’ils n’arrêtent pas de parler de Bruxelles mais ne l’ont pas vécu, ils sont pas légitimes/ Peut-être bien mais je m’en tape, comme dirait Mike : Papa est là/ Moi sur le sol de ma ville, j’ai versé de mon sang et de mes larmes, la rage, c’est moi".

Scylla BX Vice (Urban Pias) 2019

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En concert le vendredi 25 octobre au Trianon (Paris) avec le pianiste Sofiane Pamart.