Némir, du Sud au Nord

Le rappeur perpignanais Némir publie un premier album éponyme. © Little Shao

Après plusieurs années dans le milieu du rap à sortir EPs et mixtapes, le Perpignanais Némir publie enfin un premier album très attendu, nommé simplement … Némir.

Il n’est pas encore installé au pinacle du rap français, pourtant son nom résonne avec insistance depuis déjà quelques années : des EPs remarqués (Next Level volumes 1 & 2, Hors série) et quelques featurings poids lourds (Nekfeu, Alpha Wann, Youssoupha, Alonzo) ont fait de ce natif de Perpignan un artiste à suivre.

Depuis sa victoire au tremplin Buzz Booster en 2010, Némir avance à son rythme, sortant seulement en cette rentrée 2019 son premier album longue durée homonyme, Némir, en licence chez la major Capitol Records. L’occasion d’apprécier sa virtuosité sur des sons d’En’zoo, son producteur attitré, et de lui poser quelques questions.

RFI Musique : Ça fait dix ans que vous êtes là, pourtant vous sortez tout juste votre premier album…
Némir : Tout ce que j’ai entrepris, dans ma vie comme dans la musique, est un peu hors format. Je n’ai pas encore saisi l’origine de ce côté atypique. Je devrais en être à mon cinquième album si j’avais eu un parcours normal, mais rien n’est normal dans ce que je fais.

Le tremplin Buzz Booster est souvent cité dans votre biographie comme une étape importante…
Pour moi, ça a commencé avant. Ça a même recommencé après ! C’était un concours de circonstances. À ce moment-là, j’étais calibré et ouvert à ce concours. Après, j’ai marqué un temps d’arrêt. J’ai l’impression qu’à chaque fois que j’entreprends quelque chose, je vais plus ou moins jusqu’au bout, et ensuite je repars de zéro. Je renais différemment. C’est "chelou". J’ai l’impression d’avoir recommencé la musique il y a trois ou quatre ans et que là, j’arrive comme un newcomer, alors que je suis un "vieux" newcomer. C’est fou, quand même.

Vous êtes un artiste apprécié des connaisseurs, celui que certains appellent "le rappeur des rappeurs", un peu comme Alpha Wann avec qui vous avez collaboré sur cet album, d’ailleurs…
Les gens ont besoin de mettre des étiquettes. C’est vrai que je suis apprécié dans ce milieu, j’ai un gros capital sympathie. Je ne suis pas du tout opportuniste. J’ai même très peur quand on me propose des choses qui me permettent de m’exposer beaucoup plus. Je fais de la musique pour ce que j’estime être des bonnes raisons : il faut que j’aime ce que je fais et que j’ai envie de le faire au moment où je le fais, et surtout que je n’ai pas l’impression de surjouer. J’étais un compétiteur, mais maintenant, j’ai une autre compétition : vis-à-vis de moi. Je ne refais jamais deux fois les mêmes morceaux, je n’aime pas m’enfermer dans un registre. Chaque fois que j’ai digéré un projet ou un morceau, j’ai besoin de renaître à travers une nouvelle expérience. Sur mon album, un morceau comme Sur ma vie avec Alpha Wann, c’est une surprise pour les fans d’Alpha. Il est beaucoup plus ouvert musicalement que ce qu’on peut imaginer à travers sa discographie. Je ne voulais pas faire un morceau qui sonne afro-pop et collaborer avec "l’artiste du moment". Je suis content parce que c’est une opération réussie. Les critiques qui ressortent après écoute du morceau, souvent, c’est "oh ! On n’aurait pas imaginé cette collaboration sur ce morceau-là". C’est cool.

Dans la même galaxie musicale qu’Alpha Wann, vous avez travaillé à plusieurs reprises avec Nekfeu, qui est présent sur la chanson DPLT. C’est important d’avoir des gens qui ont déjà une notoriété pour être écouté par plus de monde ?
Ça peut être important. Mais à l’origine de ces collaborations, ce ne sont pas ces choses-là qui sont posées sur la table. Nekfeu, quand il m’invite, c’est naturellement. Il recherche quelque chose de singulier, de particulier, et il se dit alors que ce que je fais peut correspondre à ça. Au-delà de la notoriété, c’est très important d’avoir une famille artistique, qu’elle soit connue ou pas. Et plus elle est connue mieux c’est, parce que ça fait résonner ma musique de façon un peu plus importante.

Avec la nouvelle mentalité amenée par le streaming, êtes-vous dans la logique de toujours occuper le terrain, d’avoir toujours un nouveau morceau sur les réseaux ?
Pour l’instant non, mais mon appétit artistique est en train de grandir. Je souhaite aller beaucoup plus loin, davantage exprimer mon dynamisme artistique. Donc sur les deux trois années qui arrivent, j’ai envie d’être très présent, mais pour des raisons autres qu’économiques. C’est juste parce que l’époque le veut. Et c’est un peu comme une drogue. Chaque fois qu’on sort un projet, on se prend des "shoots" de reconnaissance. On a envie de ressentir cette adrénaline qui revient à chaque sortie de mixtape, clip, session live vidéo. C’est une question d’addiction à cette sensation.

Vous n’êtes pas un junkie du son à la Jul, qui sort plusieurs dizaines de singles par an ?
Non. Il faut être ultra inspiré pour sortir autant de morceaux. C’est ça qui est fou, incroyable chez lui.

Vous accordez beaucoup d’importance à l’écriture ?
Je suis quelqu’un qui a grandi dans l’oralité. Mes parents ne savent ni lire ni écrire. L’écriture pour nous, c’était plus une source de difficultés qu’une source d’expression. C’était remplir des papiers, se justifier. J’ai toujours eu un rapport assez compliqué avec l’écriture. Ça n’est pas une histoire de punchline, mais Minimum, le premier titre de l’album, débute par : "La vie c’est moche comme le dimanche". Je ne sais pas pourquoi j’ai commencé cet album comme ça. C’est peut-être la phrase qui marque le plus, et c’est sorti tout seul. Je suis quelqu’un de mélancolique, mais pas ultra-triste.

Vos parents sont-ils fiers de vous ?
Mon papa, je ne vis plus avec, mais je le croise quelquefois, c’est quelqu’un qui est content à partir du moment où je peux subvenir à mes besoins. Pour lui, c’est une réussite. Et ma mère n’a pas encore écouté l’album. Je vais lui faire écouter, surtout que j’ai écrit un morceau qui lui est dédié, Loin devant. Je me suis pris la tête pour faire un titre très facile et pas trop intello ni élitiste. Je voulais un morceau à l’échelle humaine, au-delà de toute arrogance artistique. C’est l’état d’esprit que ma mère m’a transmis. Ça peut paraître commercial, facile, un peu niais, mais il a la tendresse que je voulais. Et je sais que ma mère le comprendra.

Vous habitez toujours à Perpignan ?
Je suis à Paris depuis cinq ans, car ma femme est parisienne, mais je suis à moitié parisien. Je fais des allers-retours entre les deux femmes de ma vie : ma mère et ma femme.

Némir (Ailleurs/Capitol Records/Universal Music) 2019
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