IAM, les samouraïs du rap français

IAM. © Didier Darwin

Sur leur nouvel album Yasuke, au fil de seize titres bien cadencés, les membres d'IAM, pionniers du rap français montrent qu’ils en ont encore sous le capot. Sur des bandes-son pleines d’énergie, parfois flirtant du côté de l’Afrique, avec des featuring de Kalash, Psy4 de la Rime ou Femi Kuti, ils balancent leurs rimes, toujours avec l’accent : des observations de notre temps, des critiques sociales, empreintes d’espoir. Rencontre avec Akhenaton et Imhotep.

RFI Musique : Pourquoi ce titre, Yasuke ?
Akhenaton : Yasuke, c’est un esclave noir du XVIe siècle, parti enchaîné au fond de la cale d’un bateau vers le Japon, une terre où il est devenu samouraï. Pour nous, ce héros incarne un bouleversement total de destinée et l’avènement de situations jugées impossibles. Alors bien sûr, ce personnage historique peut renvoyer à l’histoire d’IAM, et à la métamorphose de notre vie à chacun, depuis trente ans. Avec ce titre, j’ai aussi pensé à ce drame de l’actualité : ce migrant malien de 14 ans, retrouvé noyé en Méditerranée, avec son bulletin de notes cousu dans son veston. S’il était parvenu à atteindre les rivages de France, d’Angleterre ou d’Italie, qui sait s’il ne serait pas devenu un "Yasuke" moderne ? Dans notre monde, il faut chasser la peur, ouvrir son esprit et tâcher de comprendre ces gens qui abandonnent leur pays devenu invivable.

Quelle couleur souhaitiez-vous donner à ce disque ?
Akhenaton : On ne planifie rien. On écrit toujours plus que nécessaire. Cet album contient 16 pistes, alors que nous avions composé une trentaine de chansons. Pour seule ligne directrice, nous voulions un album qui puisse être défendu sur scène, qui pulse davantage que Rêvolution, notre précédent : plus d’énergie, plus de battles et d’égo-trip !

Vous avez 16 titres – au départ plus d’une trentaine – tous très riches… Y’a-t-il toujours cette urgence à écrire ?
Imhotep : Si l’on regarde l’actualité du monde, les sujets ne manquent pas pour nourrir nos inspirations. Nous ne sommes pas des donneurs de leçon ; nous proposons seulement nos points de vue. Et au final, plus le constat est pessimiste, plus on éprouve le besoin de développer l’optimisme, l’empathie et la volonté de contribuer à améliorer les situations, à notre modeste niveau.
Akhenaton : En fait, je ne pense pas que le monde soit pire qu’avant. Mais la manière dont les gens le perçoivent, elle, se détériore. Aujourd’hui, via les réseaux sociaux, les mauvaises nouvelles se répandent comme des traînées de poudre. Le moindre fait divers, auparavant relégué dans les dernières pages d’un journal régional explose désormais en buzz national. Tout cela favorise les clivages de la société française…
Imhotep : Car voici bien les questions que nous soulevons dans nos raps : comment vivre ensemble dans notre société, en France ? Ainsi, notre pochette d’album, clin d’œil au Radeau de la méduse, représente tout un panel de personnes, assemblées sur un esquif. Ces passagers, sans s’entre-dévorer, voguent depuis des flots déchaînés vers une mer calme. Nous nourrissons toujours cet espoir de lendemains meilleurs.
 

Votre mission a-t-elle évolué depuis vos débuts il y a trente ans ?
Akhenaton : Notre mission n’a pas bougé. Composer de la bonne musique et défendre nos idées par le rap. Et au final, nos prises de position ont peu changé. On suit globalement les valeurs universelles du hip hop. On diffuse en gros un message de paix. Depuis nos débuts en 1989 et jusqu’à maintenant, nous n’avons jamais vu la violence régler le moindre problème. On lutte par la construction et nos armes culturelles. Démolir, c’est facile : une ligne droite. Nous, on essaye d’emprunter des chemins positifs. Alors, forcément, c’est plus long et sinueux.
Imhotep : Nos engagements, nos prises de position s’inscrivent avant tout dans nos textes. Et puis, bien sûr, comme citoyens et êtres humains, nous soutenons certaines associations telles Emmaüs, SOS Méditerranée ou Terre des Hommes : des combats qui nous tiennent à cœur.

Comment, selon vous, la situation a-t-elle évolué dans les banlieues et les quartiers populaires ?  
Akhenaton : Malheureusement, les situations ont stagné. On pourrait même parler de régression, avec la coupe des budgets alloués aux centres sociaux. Du coup, on observe une multitude de personnes qui reculent socialement, qui se coupent de la société. Je ne suis pas pour que l’État soit un assistant social, mais je me déclare favorable à une augmentation de l’investissement culturel. Il faut surtout arrêter de mépriser ou de sous-évaluer les révoltes dans les quartiers. Il y a aussi du racisme dans ce pays. Ça me met en rage, lorsque je vois Le Figaro utiliser "islamophobie" avec des guillemets, comme si le phénomène n’existait pas. Que quelqu’un, sur les réseaux sociaux, derrière l’anonymat de son pseudo, lâche des punchlines, des raccourcis, pour provoquer des réactions, je peux l’entendre. Que des journalistes, censés manier l’information et le regard critique, utilisent les mêmes méthodes pour faire le buzz, ça me rend dingue. D’ailleurs, les hommes et femmes politiques usent des mêmes ficelles.

Dans votre titre Qui est ?, vous dénoncez le manichéisme, l’absence de nuances… Le rap permet-il d’explorer ces zones grises ?
Akhenaton : Oui ! Aujourd’hui, on refuse de faire du cas par cas. La société pense qu’elle peut traiter les gens en masse, en groupes ethniques, religieux, d’âge, de classes sociales. Alors que c’est toujours plus compliqué. Si on ne verse pas dans la nuance, tous ces antagonismes, toutes ces oppositions peuvent virer à la guerre civile. Il y a dans ce pays, une crispation terrible.

Quel regard jetez-vous actuellement sur votre ville, Marseille ?
Akhenaton : C’est tendu. C’est une ville complexe, avec un fonctionnement hérité de l’après-guerre et une mairie qui fonctionne comme un petit duché. Et tant qu’il n’y aura pas de candidats à la municipalité capables de réunifier le Nord et le Sud de la ville, d’assembler par les transports ou la culture deux types de populations qui vivent de manière isolée, il y aura toujours une violence endémique, dans cette ville fragmentée. Mais par-delà le statut de rappeurs, nous sommes des citoyens comme les autres, qui aimons notre cité. Quand se sont déroulés les drames de la rue d’Aubagne, j’ai élevé la voix en tant qu’homme. Ces rues ont hébergé ma famille. Jeune, je passais mon temps à rapper dans ces lieux. Et il y avait déjà des murs fendus de haut en bas…
Imhotep : On a placé Marseille sur la carte du hip hop dans le monde. Notre rôle, ce n’est pas d’être des élus politiques ni des conseillers municipaux. On fait notre part…

Comme pionniers du rap français, vous avez de nombreux héritiers… N’est-ce pas une responsabilité lourde à porter ? 
Akhenaton : À vrai dire, les seuls héritiers que nous avons, ce sont nos enfants. Aujourd’hui, notre unique souci reste de créer des morceaux à la hauteur de nos engagements et de nos exigences artistiques. Nous n’en restons pas moins fiers d’avoir ouvert la voie à un style aujourd’hui ultra-populaire en France, avec d’infinies ramifications…

Votre titre Quand est-ce qu’on va s’aimer, est une incitation à l’amour… L’amour, c’est une solution durable pour vous ?  
Akhenaton : Pour nous, c’est même le principe de base du hip hop. Et pourtant, nous avons toujours une colère intacte. Mais la rage peut être au service de l’amour. On peut avoir la rage et vouloir construire...

Des valeurs que vous transmettez à vos enfants ?
Akhenaton : Oui, c’est ce qu’on essaie, en gros, de leur laisser en héritage. Et à la fin du disque, le petit jeune qui rappe, c’est mon fils. Il est très pudique sur le sujet. Il fait du hip hop depuis de nombreuses années, j’étais à peine au courant… Il faut croire que le rap et ses valeurs se transmettent comme de bons virus.

IAM Yasuke (Def Jam Recordings/Universal Music) 2019
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