Thérapie Taxi, symbole d’une génération oxymore

Thérapie Taxi. © Romain Rigal

Leur premier disque, leurs tubes viraux et leur poésie crue a fait des membres de Thérapie Taxi, les porte-drapeaux de leur génération… Deux ans plus tard, pour la sortie de leur deuxième disque, Cadavre exquis, on retrouve Adé et Raph, la tête sur les épaules, autant que dans les étoiles : une sacrée dualité que l’on retrouve sur leurs pistes (de danse).

La veille de l’interview, en pleine grève des transports parisiens, Adé s’est retrouvée dans une rame bondée du métro, la tête écrabouillée contre la barre centrale. À deux centimètres de son visage, un "p’tit mec" de dix-huit ans balbutie: "C’est toi, Adé? Ça te dérange, si je prends un selfie avec toi?" Ladite Adé rigole de sa mésaventure: "La photo était horrible. J’étais hyper mal à l’aise… Heureusement que je descendais à la station d’après!" Et la jeune femme de se rappeler le jour où son grand-père a failli faire une syncope, quand il est tombé nez à nez avec le portrait de sa petite-fille dans le métro. "Il savait que je faisais de la musique, mais il pensait que j’étais une saltimbanque, en mode hippie." ironise-t-elle. À ses côtés, son acolyte Raph gère mieux la situation. Quoique… "Quand des fans viennent me parler, je fais style que ce sont des potes, sinon je suis trop gêné. Du coup, je me mets à leur poser plein de questions." Depuis deux ans et la sortie de leur premier disque avec sa flopée de tubes, comme Hit Sale (63 millions de vues Youtube) ou Salop(e), (10 millions), premières gorgées de leur cocktail bien frappé de rap-électro-rock et de poésie crue, la vie d’Adé, 24 ans, et Raph, 26 ans, mais aussi celle de Renaud, le troisième larron de la formule originelle de Thérapie Taxi, a basculé.

Boire ou ne pas boire ?

Cet après-midi-là, dans un bar de Pigalle, épicentre du groupe, lieu de leur rencontre, titre d’une de leur chanson, et QG de leurs fêtes de diablotins parisiens, ils font le point. Adé ne sort plus et ne boit plus d’alcool depuis huit mois ("Raph boit pour deux", rassure-t-elle). "Je suis timide, j’ai pas trop la tchatche, je me fais chier facilement", boude-t-elle, mi-figue mi-raisin, de sa bouche aux lèvres carmin. "Au début de la tournée, je picolais. Puis j’ai compris que je préférais être en forme". Raph, à l’inverse, persiste et signe dans son goût des aventures noctambules et des nuits d’ivresse. Pour la sortie de leur deuxième disque, Cadavre Exquis, les deux complices se contredisent avec tendresse. Pour la composition, Adé "a galéré", en mode "panne sèche" ("normal, tu bois plus", s’amuse Raph) : "Pour composer, j’ai besoin de m’ennuyer. Je dois rester chez moi. J’ai dû creuser dans mon imagination, m’inventer des romances." Raph, lui, a conservé ses vieilles recettes : chroniquer sa vie en état de gueule de bois, pour favoriser le lâcher-prise. Au final, ce disque, forgé à cinq cerveaux et cinquante doigts ("On a des machines de guerres comme musiciens à nos côtés", disent-ils), enfile les punch-lines disco, les souvenirs de teufs tourbillonnantes, les montées et les descentes, les montagnes russes émotionnelles. Bref, il forge la bande-son d’une jeunesse qui vit et vrille à 100 à l’heure, la tête dans les étoiles, les pieds sur le pavé parisien. Ou l’inverse.

Renaissance 2.0

Leur titre, Cadavre exquis, s’inscrit sur une pochette de disque baroque, une création en forme de détournement 2.0 d’un tableau Renaissance (cf #accidentalrenaissance sur Instagram). On y voit Raph à moitié (ivre) mort, allongé sur les genoux d’Adé qui le ressuscite à grandes rasades de rhum. L’image s’impose comme une allégorie de leurs créations qui surfent sur la dualité, entre gouffres et sommet, ironie et gravité, profondeur et légèreté – des instantanés de la vie, flashée crue, aux nuances douces-amères. Ainsi, l’on passerait à côté de Thérapie Taxi, si l’on se contentait de la  surface, si l’on n’entendait pas l’alarme derrière la joie, l’angoisse derrière la provocation, la tristesse derrière la teuf, et la justesse de leur poésie fulgurante, aux accents dramatiques, jaillie d’un rire, jaillie d’un cri.

D’ailleurs, s’ils offrent à leur public, qu’ils inondent de rhum à chaque concert, l’image d’enfants terribles, prompts à balancer leurs chapelets de gros mots, et à se défoncer plus que de raison, les deux gardent les pieds sur terre: "En vrai on est hyper sérieux. On bosse comme des oufs. Si on veut durer, on n’a pas intérêt à déconner."  Plus sérieux qu’ils n’y paraissent, donc, les deux chantent L’Équilibre, un titre engagé sur l’écologie et l’espoir d’un monde meilleur. En équilibre sur leur planète… Sur leur boule à facettes.

Schizophrénie moderne

On a souvent érigé Thérapie Taxi en "porte-parole de leur génération". Très peu pour eux. ("T’imagines la pression ?"). "Par contre, oui, on ‘s’inscrit’ bien dans notre génération", nuancent-ils. Quels seraient, alors, selon eux, les traits distinctifs des 20-30 ans ? "Ce qu’on raconte dans nos chansons, affirment-ils. Ces sensations de dualité, de schizophrénie. D’un côté, on se dit qu’on refuse le monde capitaliste légué par nos parents, qu’on rêve d’un avenir plus sage, moins marchand, pour trouver un bonheur durable. Et dans le même temps, on reste des purs produits de la société  néolibérale, accrochés à nos Smartphones, à nos comptes Insta, etc. Un truc hyper intéressant artistiquement."  

Et c’est peut-être dans l’art de la fête, dans cette ligne de faille entre deux mondes, dans ce vertige de l’instant présent, entre chien et loup, qu’ils cherchent des réponses et qu’ils oublient les questions. Ou l’inverse.  "C’est sûrement pour ça que mes potes et moi, on fait la fête de manière extrême, à coup de MDMA généralisée", suggère Raph. Il complète: "En fait, j’aimerais écrire une chansons sur la dernière teuf avant la fin du monde, avant que tout s’écroule..." Et dans dix ans, comment se voient-ils ? "Je sais pas ce que je veux mais je sais ce que je veux pas," répond Adé. "Des trucs comme passer aux Enfoirés ou être sur une compil Star 2010. T’imagines la honte ? On serait trop has-been !" 

Thérapie Taxi Cadavre exquis (Panenka Music) 2019
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