Demi Portion, le rap comme un art martial

Le rappeur Demi Portion, alias Rachid Daif dans le civil. © Facebook Demi Portion

Depuis Sète, le rappeur Demi Portion livre un rap aux couleurs vives, forgé sur l’île de Thau. Son sixième disque s’appelle La Bonne école… Et c’est celle qu’il a suivie : une voie hip hop, où l’on apprend l’art des rimes et des mots, l’art de vivre et de grandir.

"Je mange hip hop, je transpire hip hop, je chie hip hop" : ni une, ni deux, à peine l’interview commencée, Demi Portion donne le ton. Nulle provocation, pour autant. Son sourire d’enfant déborde d’un enthousiasme qu’il ne saurait contenir, éclairé par une paire d’yeux noirs vibrants de sincérité.

Pour la sortie de son sixième disque, Rachid Daif dans le civil, a débarqué à la capitale avec sa bande de potes. Dans ce bar de Montreuil, en proche banlieue parisienne, où nous avons rendez-vous, leur tchatche du Sud plane au-dessus des conversations. Et dans le rang des rappeurs avec l’accent, IAM en tête, Demi Portion tire son épingle du jeu. Son port d’attache ? Sète.

Son sixième disque, donc, le fruit d’une foi indéboulonnable dans le rap, raconte inlassablement son histoire, intime et singulière, ses potes, sa passion des mots et de la musique, sa rage de vivre, le tout sur des bandes-son old-school. De n’être pas à la mode, Rachid s’en moque : "J’aime les scratchs, les sons des nineties. Je suis ultra-fan des Nèg’ Marrons, de La Fonky Family, d’IAM : mes premières idoles… Je trace ma voie dans leur sillage !". Un peu comme s’il était resté bloqué en adolescence, ses rêves chevillés au corps… "On a pratiqué ce hip hop comme un art martial", rappe-t-il dans Petit Bonhomme. Avant d’entamer son refrain enjaillé : "Des fleurs ont poussé dans le béton/ Petit bonhomme vit dans le ghetto, wowo !"

Jouer du hip hop comme on lace ses crampons

Ce disque s’appelle La Bonne école. Et peut-être que son titre résume tout. Pour le comprendre, il faut remonter à l’enfance, qu’il n’a jamais vraiment quittée. Rachid, né en 1983, grandit sur l’île de Thau, le quartier des classes populaires sétoises, mélange de communautés et de cultures, de grands ensembles HLM et de résidences pavillonnaires, berceau du film La graine et le mulet d’Abdellatif Kechiche, décrit par ses habitants comme "le plus beau quartier de France".

Et ce n’est pas Demi Portion qui dira le contraire : "C’est un quartier sur l’eau, une presqu’île reliée à la terre par quatre ponts. Les autorités nous ont isolés... Mais on vivait ensemble : des Gitans, des Algériens, des Russes, des Polonais... Tout ce qu’il faut pour bâtir un monde !" En culottes courtes, Rachid, fils d’un artisan peintre et d’une mère au foyer, trouve refuge dans des ateliers de rap, animés par "Adil, un grand de chez nous".

Très vite, une "bande de six gremlins", surnommés les "demi portions" réalise les premières parties de groupes reconnus – Faf La Rage, Fonky Family, etc. Il précise : "En réalité, on faisait la première partie des premières parties. On jouait une minute et on avait l’impression qu’on avait passé une heure sur scène. On était insouciants. On se lançait dans le hip hop, comme on laçait nos crampons au bord des terrains de foot : on était à fond !" Très vite, une relation forte se noue avec leurs mentors, les membres de la Scred Connexion, qui les prennent sous leur aile.

"De l’ordre dans ton chaos"

Mais en 1999, la vie de Rachid s’écroule, avec le décès de son père. Cet aîné d’une poignée de petites sœurs se retrouve parachuté chef de famille. Une lourde responsabilité pour ses frêles épaules. Rachid dérive et s'enfonce dans la spirale des échecs scolaires et les affres d’une vie qui part en vrille. Dans ce "naufrage", le hip hop lui lance ses balises. L’adolescent suit des ateliers de rap à la friche La Belle de Mai, à Marseille, avec comme collègue, une autre camarade de galère, Keny Arkana.

Dans les trains de nuit, il fraude pour rejoindre Paris, et assister aux concerts qui luisent tels des phares. Rachid se rappelle : "Le hip hop m’a donné envie de bosser, de ne pas faire de fautes, d’ouvrir un dico, de lire, de respecter la langue française, bien plus qu’aucun professeur n’aurait pu le faire". Le rap, cette "bonne école", s’impose aussi comme une rédemption : "Quand c’est le bordel dans ta tête, l’écriture remet de l’ordre dans ton chaos", confesse-t-il. Et dans Une vie particulière, il enfonce le clou : "Le rap est une magie (…) Un son sérieux vaut 10 000 actions".

Question d’intégrité

Et puis, Demi-Portion trace sa route. Sort ses albums sous son nom, en toute indépendance, avec sa bande de Sétois. Vit de rimes et d’eau fraîche. Donne des ateliers à des gamins des quartiers. Et fonde aussi, toujours à Sète, le festival Demi Portion. Monter à la capitale ? Non merci. "Le milieu du hip hop est un peu malsain... J’essaie de garder mon intégrité. Donc, je préfère regarder tout ce monde de loin, avec du recul, depuis Sète !"

Son dernier disque raconte tout cela. Sur ses pistes, s’avancent quelques guests de choix : Grand Corps Malade, Big Flo & Oli ou Rocé. Mais aussi Brassens et Brel, en creux. Et sur la première chanson, cette voix féminine qui s’envole, couleur sépia. Mireille Mathieu, ici samplée, chante : "Un jour viendra, où le soleil se lèvera rien que pour moi, et ce jour-là, je dirai oui !".

Et Rachid de fredonner avec la "demoiselle d’Avignon". Sur le garçon de Sète, le soleil s’est levé depuis longtemps…Un peu comme si l’astre l’accompagnait, partout où il chante. D’ailleurs, dans Une vie particulière, il livre cette jolie dédicace : "A nos nuits blanches qui nous ont donné autant de couleurs". Et à coup sûr, son disque, porté par la foi, donne de la force et des couleurs, à qui voudrait suivre ses pas.

Demi Portion La bonne école 2020
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