Soolking invente son style

Soolking. © Fifou

Le rappeur et chanteur d'origine algérienne Soolking vient de sortir un second album très attendu, Vintage. Interview (à distance) avec celui qui cumule les vues sur Youtube et les featurings.

 

Soolking n’est pas un gamin qui a percé dès son premier single. De son vrai nom Abderraouf Derradji, cet artiste algérien âgé de 31 ans prouve avec son dernier album Vintage qu’il est capable de faire le grand écart entre le rap, l’urbain pour dancefloor, l’arôme raï et la ballade sucrée, entrainant dans son sillage des artistes aussi prestigieux que Cheb Mami, SCH et Dadju, pour ne citer qu’eux.

Ancien danseur, jadis "trickster" mais aussi batteur d’un groupe de rock et rappeur sous le nom de MC Sool, Soolking se voit désormais comme un artiste polyvalent. Sa bannière ? La mélodie, qui l’entraîne là où on ne l’attend pas.

Capable de citer aussi bien James Brown que Joe Dassin, Soolking nous a parlé longuement au téléphone (confinement oblige) de sa passion pour la musique et des rencontres qui ont fait de Vintage cet album d’un rare éclectisme.

RFI Musique : Comment s’est déroulé l’enregistrement de l’album Vintage ?
Soolking : Depuis la sortie de Fruit du démon il y a un an et demi, je n’ai pas arrêté de faire des morceaux. Quand j’ai plein de titres, je les sélectionne et je les mets sur l’album. Il m’en reste pas mal, qui sortiront peut-être sur un autre disque.

À vos débuts, vous vous faisiez appeler MC Sool…
À cette époque, je me considérais comme un rappeur. Et puis j’ai découvert que je pouvais chanter un peu, aller dans d’autres délires. Ça m’a amené à développer mon propre style parce que j’estime qu’aujourd’hui, je ne fais pas vraiment du rap. Même si 80% des rappeurs utilisent de l’Auto-tune et des mélodies. Je peux faire du hip hop, de l’urbain, de la trap même, mais je ne suis pas un rappeur. C’est pour ça que j’ai abandonné le nom MC Sool pour devenir Soolking, qui est vraiment un artiste de… Bon, je parle de moi à la troisième personne mais tu m’as compris ! (Rires)

Vous avez aussi un passé rock, je crois…
En réalité, ce qui m’a amené au rock, c’est mon entourage de l’époque. Il y a une discipline qui s’appelle le tricking, une sorte d’art martial, et la musique de ceux qui pratiquent ce sport, c’est le metal. Comme j’étais acrobate trickster, je trainais avec ces gens-là. Et je kiffais vraiment ce style ! J’ai croisé des gens dans le monde du metal qui faisaient de la musique dans leur quartier, et je me suis retrouvé batteur dans un groupe. C’était pour rigoler. On n’avait pas pour ambition de devenir professionnels, mais j’aimais ça, je jouais bien. Donc voilà ce qui m’est arrivé. Être batteur m’a laissé le sens du rythme. C’est ce qui m’a vraiment fait découvrir la musique petit à petit. Ce n’est que plus tard que j’ai voulu rapper et chanter.

Quand as-tu entendu pour la première fois Cheb Mami, qui chante avec toi sur Ça fait des années ?
Mami était dans mon inconscient parce que depuis que je suis gamin, je l’ai écouté sans l’écouter avec mes parents, les gens du quartier, dans les mariages, les émissions télé ou à la radio. Et en grandissant, c’était comme si je le connaissais depuis toujours. Pour moi, Mami et Khaled, ce ne sont pas des simples raïmen. Mami a fait un tube international avec Sting et la chanson n’a rien à voir avec le raï. Khaled a fait des gros hits internationaux avec des rappeurs américains ou français. C’est ça que j’ai kiffé chez eux. Tu sais, des chanteurs de raï talentueux, il y en a plein en Algérie, mais ça n’était pas ça qui m’attirait. Mami et Khaled, ils ont réussi à ramener leur culture dans un autre style, dans un délire devenu mondial. C’est pour ça que j’ai fait un feat avec les deux, parce que j’étais fan de la façon dont ils ont exporté leur musique au-delà de l’Algérie. Avant d’enregistrer avec Mami, j’ai dit à mes producteurs que de toute façon, que la chanson soit bien ou nulle, il fallait que ce soit un single pour marquer le coup dans ma carrière. Je sais que ça restera.

C’est amusant de voir le lien entre rap et raï : le rap utilise l’Auto-tune là où le raï utilisait le vocoder…
Le rapport, c’est que c’est urbain. Le rap comme le raï sont des musiques de la street, et dans la rue, on fait avec les moyens du bord. On teste beaucoup de choses. Et à la fin, ça crée des styles. Moi l’Auto-tune, je l’ai essayé assez tard, en 2016. Et c’était en France, pas en Algérie. À l’époque, j’avais un complexe, je disais à l’ingénieur du son : "Ne mets pas beaucoup d’Auto-tune, c’est bizarre, ça rend ma voix chelou". J’ai mis du temps à m’adapter à cet instrument.

Dans les années 1990, les textes étaient majoritairement militants. Aujourd’hui, c’est plutôt la mélodie qui domine…
Il y a certains auditeurs qui pensent qu’un bon texte parle forcément de choses sérieuses. Je ne vois pas les choses de cette manière. Pour moi, un texte peut parler de street, d’arme, de drogue. L’important, c’est comment l’artiste formule sa phrase. Il y a des punchlines de certains rappeurs comme Booba ou Fianso qui ne sont pas vraiment politiques ou engagées mais ils les formulent d’une certaine façon. L’écriture n’est pas devenue moins forte, ce sont les sujets qui ont changé. Les jeunes d’aujourd’hui préfèrent parler de leur vie quotidienne, de la rue, que de parler de sujets politiques. Malheureusement, il y en a qui ont pris l’habitude d’écouter des textes engagés et pour eux, quand un mec sort une punchline de la rue, ils trouvent que ça n’est pas utile ou que ça ne veut rien dire. Pour moi, il y a de l’écriture et de la plume dans les deux époques.

Maryline, Billie Holiday, Dalida … Vous êtes le spécialiste des morceaux avec des prénoms féminins !
Beaucoup de gens m’ont dit ça, mais je ne calcule pas, ça vient comme ça. J’aime bien parce que la plupart du temps quand les artistes urbains parlent des meufs, c’est soit des musiques d’amour soit ils parlent de leur "biatch", comme on dit. Moi, j’essaie de différencier un peu. Je parle de Dalida pour aller sur un thème qui n’a rien à voir, même chose pour Maryline.

Billie Holiday, tu l’écoutes ?
J’ai écouté une de ses chansons en studio dans une pub, et j’ai grave kiffé. J’ai "shazamé" le morceau et j’ai découvert Billie Holiday comme ça. Je n’ai pas écouté toute sa discographie mais j’ai aimé, et j’ai écrit ce morceau. Comme il est un peu triste, j’ai fait cette référence à elle. Comme dans Le Corbeau où je dis "Je connais des têtes de réseau plus malins que Professor", alors que je n’ai pas regardé La Casa de papel. Mais comme mes potes m’ont teasé la série et me disaient "Le Professor, on dirait un mec de cité qui tient un réseau de drogue", j’ai regardé vite fait qui était le personnage et j’ai utilisé la référence.

Dans On ira, il y a une référence à L’Été indien de Joe Dassin…
Par contre ça, c’est une musique que j’ai grave saignée, je ne te le cache pas ! Moi, c’est la mélodie qui m’intéresse. Si elle est bien, ça peut être de la country ou n’importe quoi, je vais écouter. Ceux qui sont bloqués sur un genre musical défini, c’est souvent par rapport à l’âge. Il y a des petits qui n’écoutent que du rap et en grandissant, ils vont s’ouvrir à autre chose. Moi, depuis toujours j’écoute de tout. Je me souviens d’avoir vu le film Il Était une fois le Bronx et je suis tombé sur la chanson de James Brown It’s A Man’s, Man’s World. Je me suis dit "C’est une dinguerie !". J’étais danseur à l’époque et du coup, j’ai monté un spectacle sur le thème de la chanson tellement je l’avais kiffée.

Dans le titre Who’s Bad, une des punchlines est "Je leur roule dessus comme Suge Knight" !
C’est bête et méchant, c’est du rap ! (Rires)

La chanson Solo a vraiment été enregistrée au Kosovo ?
Oui. Le beatmaker du titre est un Hollandais, MB Prod, et si j’ai enregistré au Kosovo, c’est parce que j’étais en tournée là-bas cet été. Le Kosovo et l’Albanie, ce sont des pays avec des musiques qui ressemblent beaucoup aux musiques orientales. J’ai découvert un vivier de belles mélodies, j’ai été étonné. Donc pour Solo, comme ils avaient un studio là-bas, je l’ai enregistrée sur place.

Jennifer, qui n’est pas sur l’album, est un duo avec Ghali, un rappeur tunisien qui vit en Italie…
On se parlait sur Instagram, nos styles se ressemblent un peu, il a ramené son côté oriental dans le hip hop. On a eu un bon feeling, on a parlé de faire un titre ensemble, il est passé à Paris et on a fait deux morceaux. Le premier n’est pas sorti, il devait être sur une compilation et je ne sais pas s’il verra le jour. Le deuxième, j’avais fait une prod et je le voyais trop dessus. Je lui ai laissé pour son album, vu qu’il voulait le clipper et en faire la promo en Italie.

CNLZ est enregistré avec Jul. Ça se passe comment, un feat avec lui ?
Ça va vite ! Il est speed, il fait sa musique, il ne calcule pas, c’est inné chez lui. Jul n’est pas un chef d’orchestre, il ne va pas passer beaucoup de temps sur une prod, il écrit vite fait, et ça marche. Sa recette est magique.

Gims a affirmé que "Le rap français, c’est la nouvelle variété". D'accord avec ça ?
Bien sûr. Il suffit de regarder les chiffres, il n’y a que de l’urbain et du rap en Top Stream. Tout le monde écoute de l’urbain ! Même ceux qui n’écoutent pas de rap, parce que dans l’urbain, il y a aussi des chansons d’amour, des choses très mélodieuses. C’est vraiment devenu de la variété française.

Le confinement, ça a changé quoi dans ta musique et ta promotion ?
C’est un nouveau truc, on essaie de faire avec. Là, par exemple, cette interview, on la fait par téléphone alors que je suis en banlieue parisienne. Heureusement, il y a beaucoup de médias et de journalistes qui ont joué le jeu. Maintenant, en termes de promotion et de ventes, les chiffres ont beaucoup baissé. J’ai vu que le streaming avait chuté de 40%, c’est comme ça. Tout le monde souffre, c’est pareil pour les gens dans d’autres domaines, qui sont en congés forcés. Je ne vais pas te mentir, le confinement, ça n’est pas positif pour les artistes mais on n’a pas le choix, on espère rattraper le coup après cette période difficile.

Soolking Vintage (Affranchis Music/Capitol) 2020
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