"Validé", rap à la télé

Brahim Bouhlel (Brahim), Clément Penhoat "Hatik" (Clément), Saïdou Camara (William), personnages principaux de la série "Validé" sur Canal+. © Mika Cotellon - Mandarin Télévision / Canal+

C’est un fait. Depuis quelques années, le rap français a su percer le plafond de verre que lui imposaient les grands médias pour devenir la musique de prédilection du plus grand nombre. Pourtant, sur le terrain de l’image, la réalité est toute autre. Mais heureusement, le réalisateur Franck Gastambide vient changer la donne avec la série Validé.

Certes, voilà bien longtemps que les rappeurs d’ici ont joué les suppléants sur le grand écran et la petite lucarne : dès 1990, la série télé Le Lyonnais, réalisée par Cyril Collard, offrait des petits rôles à de jeunes artistes comme JoeyStarr du groupe NTM ou Solo du groupe Assassin dans l’épisode Taggers.

En 1998, le film Belly, avec les rappeurs américains Nas, DMX et Method Man dans les rôles principaux, sortait en France avec une version française utilisant les talents vocaux de JoeyStarr, Oxmo Puccino, Lady Laistee, Eloquence et Lord Kossity.

Bien sûr, plusieurs rappeurs ont tenté leur chance au cinéma, JoeyStarr étant le plus prolifique et le plus crédible d’entre eux avec deux nominations pour le César du meilleur second rôle. Il y eut voilà quelques années une tentative de long-métrage sur l’histoire de Ministère Ämer, mais rien n’en sortit.

Malgré un sujet en or, raconter sur grand écran l’histoire de la Mafia K’1 Fry reste un rêve impossible tant la saga rapologique de ce collectif légendaire est émaillée de faits divers tragiques. On citera pour le fun La Vengeance, le film réalisé en 2012 par Morsay, le Ed Wood du hip hop en images, sympathique ovni dont une suite est prévue depuis quelques années. Alpha 5.20 a réalisé le très ghetto African Gangster, Kéry James et Leila Sy Banlieusards (visible sur Neflix).

Deux projets sur la genèse de NTM sont en cours de développement : un biopic réalisé par Audrey Estrougo intitulé Suprêmes, avec Sandor Funtek dans le rôle de Kool Shen et Théo Christine dans celui de JoeyStarr, et une série en six épisodes, Le Monde de demain, réalisée par Katell Quillévéré & Hélier Cisterne.

Validé, succès massif

Franck Gastambide, révélé par le désormais très culte Kaïra Shopping et réalisateur de trois films qui ont cartonné au box-office (Les Kaïra, Pattaya, Taxi 5), aura été le premier à mettre en image l’univers du hip hop hexagonal avec Validé, dont le succès massif fait se demander pourquoi la France a pris un tel retard.

Tout commence début 2017. La chaîne Canal +, convaincu de la "bankabilité" de Franck, lui donne carte blanche pour l’écriture d’un projet de série, qu’il coécrit avec un trio d’auteurs "maison". La trame part d’un schéma classique dans le monde du rap, celui d’un jeune artiste qui tire sa crédibilité de la validation d’un aîné, essentiel marchepied vers la gloire. C’est ainsi que nait le personnage d’Apash, rappeur devenu charismatique suite à un clash avec le vétéran Mastar.

Après des centaines d’auditions, le début d’une autre aventure commence : celle de transformer Hatik, choisi pour incarner le personnage principal, en un acteur crédible alors qu’il n’a aucune expérience de comédien et une carrière de rappeur encore embryonnaire.

Il est accompagné dans les rôles principaux de Saïdou Camara dans le rôle du manager William, de Brahim Bouhlel dans celui de Brahim, le "sidekick" qui apporte la touche de comédie indispensable, et de Moussa Mansaly, alias Sam’s, qui incarne Mastar, le modèle d’Apash avec qui il va se confronter.

Un casting solide auquel viennent s’ajouter Franck lui-même dans le rôle du beatmaker DJ Sno et Sabrina Ouazani dans celui de la directrice artistique Inès. En guests, des figures médiatiques du milieu (Juliette Fievet de RFI, Fred Musa et Laurent Bouneau de Skyrock, Pascal Cefran du Mouv, Fif de Booska P, Cyril Hanouna) et une multitude d’artistes (Lacrim, Mac Tyer, Ninho, Soprano, Kool Shen, Cut Killer, Driver, Busta Flex, Gringe, DJ Mosko…). Le tournage s’étale sur plusieurs semaines, avec un budget visiblement serré : les scènes de radio sont tournées dans les vrais locaux de Skyrock et du Mouv, les locaux du label Jungle Music sont ceux de la major Universal.

Le principe scénaristique est calé sur celui des séries américaines : un showrunner, Franck, qui supervise l’ensemble de la série (et en réalise plusieurs épisodes), un découpage incluant un cliffhanger à chaque fin d’épisode et une fin spectaculaire qui annonce clairement une saison supplémentaire, et plus si affinité. Le 4 mars, une soirée de lancement au Trianon à Paris propose sur grand écran les trois premiers épisodes, face à un public d’invités mêlant médias, stars du rap et influenceurs. La réception est triomphale, le buzz est assourdissant.

Trois semaines plus tard, le 20 mars 2020, comme c’est la règle depuis l’avènement de Netflix, les dix épisodes sont proposés d’un seul coup, en rupture avec la fréquence hebdomadaire qui était jadis la norme. Le résultat est immédiat : 6 millions de visionnage sur les 5 premiers jours d’exploitation. Un succès qui s’amplifie dans les semaines qui suivent, le confinement servant d’accélérateur supplémentaire à la série.

(ATTENTION SPOILER SUR LA FIN DE LA SAISON 1)

La conclusion du dixième épisode est un véritable électrochoc : Gastambide choisit d’éliminer son héros juste après son triomphe, un concert au Zénith de Paris. Un tueur en moto, une rafale de coups de feu, le sang gicle, générique de fin sans musique. Une exécution qui fait penser à celle de 2Pac à Las Vegas en septembre 1996.

"Il n’y avait pas de fin plus incroyable que celle-là", a expliqué Franck au magazine Télé-Loisirs. "Il a fallu être sûr de ce que j'allais faire dans la saison 2 avant de choisir cette finLe secret, c’est que j’avais tourné deux fins à la saison 1. Dans la version non diffusée, il y avait un doute sur la mort d’Apash. Là, il n’y en a pas. J’estimais qu’on avait raconté ce qu’il y avait de plus fascinant dans le parcours d’un rappeur. Parler de son deuxième album, c’était moins excitant".

"15 millions de visionnage, merci" écrivait le 5 avril Franck, qui est en cours d’écriture pour une saison 2 dont le tournage était prévu cet été, sous réserve de changements vu l’impact du coronavirus sur toute l’économie de l’audiovisuel. La fin brutale de la saison 1 est-elle un moyen d’éviter la starification du héros Apash et le signe d’une suite de saisons avec des stars différentes à chaque fois ? Canal + va-t-il offrir à Franck Gastambide des moyens financiers plus importants que ceux, modestes, alloués à la saison 1 ? Autant de questions auxquelles la réponse ne viendra pas avant 2021.

Une chose est certaine : le succès de cette série tant attendue par les amateurs de culture urbaine et sa bonne réception par les milieux spécialisés ouvrent la porte à d’autres projets sur la même thématique. Espérons qu’ils seront de la même qualité que celui de Gastambide, qui a confirmé avec Validé son talent polyvalent de réalisateur, d’acteur et de scénariste.

À une époque où les États-Unis ont déjà produit des films à succès comme Straight Outta Compton (l’histoire du groupe NWA) et une série sur l’histoire du Wu-Tang Clan (Wu-Tang, An American Saga), il serait temps qu’en France, le son hip hop soit accompagné de l’image, sur grand et petit écran.

Série Validé de Franck Gastambide, diffusé sur Canal + Séries