DA Uzi, les confessions d’un enfant de la cité

DA Uzi. © Fifou

Avec Architecte, l’un des albums les plus attendus du rap français, numéro 1 des ventes dès sa sortie, le Sevranais DA Uzi sort un disque en forme de carnet de bord d’un enfant des cités, d’une précision et d’une sincérité puissantes. Portrait.

À l’instant où nous décrochons notre téléphone pour interviewer DA Uzi – prononcez D-A Uzi –, un flow résonne, avec des basses ultra lourdes, depuis un autoradio dans les rues de Montreuil : le titre déjà tubesque, Camila, dudit DA Uzi. Lorsque l’on fait part de la coïncidence à l’intéressé, confiné près de Sevran, à l’autre bout du 9-3, il s’en réjouit, avec ce flegme rigolard qui le caractérise : "Cool, le disque marche !".

Sorti le 3 avril sur le label Rec. 118, Architecte, premier opus du Sevranais de 26 ans, connu pour sa série de freestyles de haute couture, réunis sous le nom La D en personne, et créateur du hit Mexico (107 millions de vues sur YouTube, à ce jour), était attendu comme l’un des événements majeurs du rap français.

Preuve implacable que le garçon n’a pas déçu les espoirs : dès la première semaine, Architecte se propulse n°1 des ventes en France. "Ça met en joie, mon confinement… De ouf", affirme le garçon, occupé présentement à "mater toutes les séries du monde".

"J’suis pas chez le psy !"

DA Uzi n’est pas bavard. Pour qu’il développe, il faut ramer, s’armer de patience et de ruses, sans même la certitude d’obtenir une réponse plus étayée qu’une simple monosyllabe – "Ouais… Nan…". Et lorsqu'on s’acharne, qu’on tente de creuser, il répond, mi-excédé, mi-amusé : "Mais j’sais pas, moi, j’suis pas chez le psy, là, ouala !" avant d’ajouter, comme en enfant pris en faute, en désespoir de cause : "Tu sais, j’ai tout expliqué dans mon disque !"... Et finalement, on se dit que ce n’est pas faux.

Le très touchant Architecte, écrit avec une précision et une sincérité bouleversante, s’écoute comme une confession à vif, comme l’itinéraire d’un gamin cabossé, qui se fraye un chemin à la machette à travers une jungle de mots.

Au creux de ses rimes, jaillissent sa rage, ses cris, ses rires… et surtout une quête personnelle de vérité. Comme une psychanalyse en hip hop... "Mon futur, c’est juste ma voix ; ma force, c’est juste mon vécu", affirme-t-il, tel un mantra, dans son titre WeLaRue #4 (Laisse). Et pour dresser le portrait du rappeur, il faut savoir écouter ses silences et lire entre ses lignes.

Sevran, un quartier comme un autre

DA Uzi, né en 1994, sous le nom de Davy Ngoma Di Malonda, se voit, pendant l’enfance, trimballé au fil des déménagements, entre plusieurs villes : Villemomble (93), Villeparisis et d’autres communes de Seine-et-Marne "chez des tantes", et même une année à Poitiers pour tenter de suivre une section sport-études en foot. "À cette période-là, je me suis rapproché de ma mère (qu’il cite à de très nombreuses reprises dans ses textes, ndlr). Je me faisais des potes, sans m’attacher. Je prenais ce qu’il y avait à prendre. Depuis ce temps, rien n’est grave du moment que je suis avec ma famille…"

Et puis, finalement, Davy et sa tribu posent leur valise, dans ce qui deviendra sa ville, son "ghetto" : "Sevran, j’y suis resté 10 ans. J’y ai appris à devenir moi-même. Dans la cité, tu ne triches pas. Chez nous, il y a plein de personnes qui ont fait un tas de trucs, qui sont riches comme t’as pas idée, et pourtant, ils restent tranquilles. Tu relativises…"

Son quartier, DA Uzi peut le parcourir les yeux bandés. D’ailleurs, en interview, il égrène ses lieux repères, ses monuments : les Trois tours ("Maintenant, y’en a plus que deux"), la "tour banane", la résidence La Boétie, l’avenue Ronsard, "nos Champs-Elysées", le terrain de foot, etc. "Bref, un quartier comme un autre, dit-il. Mais il y a un esprit particulier, disons, qu’on est un peu 'matrixés', à Sevran ; en bon Français, un peu 'gogols', drôles ou attachants, si tu veux".

Rapper comme une mitraillette

Dans cet environnement, qu’il compare à Mexico ou Culiacán – "Quand j’étais gamin, y’avait des reubeus avec des cheveux longs qui ressemblaient à des Mexicains. Et puis, ici, il se passe des trucs de cartels" – Davy grandit. Et se découvre une passion pour les mots, à l’école d’abord, avec un goût pour les rédactions, puis dans le slam et enfin dans le rap.

"Mes débuts dans le hip hop ? La première fois, je me suis ‘matrixé’ tout seul, à la Maisons des jeunes, à Villeparisis, explique-t-il. La première personne qui m’a entendu, mon cousin, m’a dit que j’étais trop 'guez' (nul, ndlr). Mais après, plein de gars ont commencé à reprendre mes raps".

Très vite, on lui trouve un surnom : DA comme le début de Davy, et Uzi, comme cette petite mitraillette israélienne, parce qu’il rappe vite, très vite. Jamais le jeune homme ne se confronte à la panne sèche. L’écriture coule de source, sans effort. "Pour créer, bien sûr que je me casse la tête, mais en vrai… je me casse pas la tête, tu comprends ?", répète-t-il pour être sûr qu’on ait bien saisi le sens...  

La case prison et la rédemption

Hélas, sa lancée prometteuse sur le chemin du rap est stoppée par sa vie chaotique, et un passage par la case prison – deux ans et huit mois. Loin de considérer l’enfermement, comme une expérience romantique, propice à la réflexion ou à l’écriture, DA Uzi éclaire tout net : "Ça n’a servi à rien. Ça a juste ralenti ma vie…" 

Et le voici aujourd’hui, avec son nouveau disque. Architecte. Architecte, parce que désormais, il bâtit sa vie. Avec cet album, il livre un morceau de bravoure, où la précision de son flow en équilibre sur le temps, ses audaces rythmiques d’enfant terrible, le disputent à son chant, à sa voix de tête qui s’envole, et à ses textes richement fournis, comme un carnet de bord, comme les mémoires d’une enfance problématique, aujourd’hui résolue.

Car dans ses lyrics, on sent l’envie farouche de s’en sortir. "Le rap ou la rue, c’est mon dilemme", dit-il dans Style Haussmannien ; "Mon meilleur ennemi, c’est moi-même", rappe-t-il dans Pleine Lune ; "J’ai pleuré l’encre noire", avoue-t-il dans Laisse Tomber, "J’ai des séquelles de la tess. (...) Mon cœur sonne trop fort, faut que je l’éteigne", dans Tommy Shelby (son pseudo emprunté à la série Peaky Blinders)... Avec tous ses featurings – Ninho, Imen Es, SCH ou Mister You –, DA Uzi offre un premier album presque parfait, sensible et maîtrisé, en forme de bouée de sauvetage et de jubilation.

DA Uzi Architecte (Rec. 118) 2020
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