Kaaris, hardcore en illimité

"2.7.0", la pochette du nouvel album de Kaaris. © FIFOU

Un des ténors du rap français, Kaaris, sort son sixième opus 2.7.0, soient 17 titres hardcore, toujours aussi efficaces.

"Faire du sale est une promenade de santé". Dès la première grosse punchline d’Ultra, le titre qui ouvre ce nouvel album de Kaaris, on peut dire que le rouge est mis. Rouge sang, noir ébène : les couleurs sont aussi primaires que les sentiments évoqués dans ces 17 morceaux déconseillés aux âmes sensibles.

Il est de toute façon peu probable que les non-initiés se hasardent à écouter les couplets sombrement hardcore de morceaux tels que Guedro ("Ma bitch est plus chargée que le go fast"), Valhalla ("Des billets de 500 poussent quand je sème/ Série de bifles quand je t’aime") ou Big Riska ("On est sans peur, toujours enfouraillés, protège le cul de ta sœur").

Tout Kaaris est dans ces hyperboles tellement outrées, tellement énormes qu’elles ne peuvent être vues que comme des exercices de style et non comme la réalité, fut-elle celle des quartiers. Car tout hardcore qu’il est dans ses lyrics, le Double A fait dans le divertissement rap. Il est clairement "grossiste en entertainment", selon la formule lancée avec un certain panache par K-Maro voilà quelques années.

Inutile donc de fustiger la vulgarité ou l’excitation de l’interdit dans ses chansons que l’artiste est le premier à définir comme "très, très sales, pas pour les mineurs" (Ultra), comme un écho lointain à une rime de Boulbi ("Ceci n’est pas pour les mineurs"). Le duo avec Bosh, Deux deux, était très attendu, et les fans appréhendaient le résultat. Zumba ou banger ? Déjà, Bosh citant Houdini, un titre peu connu de Kaaris sorti en 2011, on sent la complicité. "Le son est sale, faut pas s’en faire" a confirmé Kaaris, dont on citera ces lignes où il se pose en maître du rap jeu : "Asseyez-vous bande de fils de tass’/ C’est le premier jour de classe".

Ce serait pourtant une erreur que de croire à l’uniformité malpropre de ce 2.7.0. à la pochette incendiaire signée Fifou, car plusieurs titres montrent que Kaaris, qui se fit jadis remarquer avec une punchline impliquant un sexe féminin et son "gros doigt de pied", sait aussi élargir son horizon. Ainsi Illimité, single clippé qui pratique l’oxymore rapologique en mélangeant un texte brutal truffé de rimes saignantes avec un beat afro compatible à forte teneur en BPMs dansants.

"C’est une sauce, il faut mettre plein d’ingrédients" résumait Kaaris à Mehdi Maïzi dans La Sauce pour évoquer cette ouverture perceptible dans quelques titres de l’album. 1er cœur avec Gims en featuring est un autre de ces morceaux accommodés à la sauce afro, avec une rythmique tranquille et des lyrics un peu moins explicites, toutes proportions gardées : "J’ai tout vu comme Magellan/ J’ai mis des de-go, j’ai mis la gue-lan" n’étant pas non plus l’épitomé du romantisme.

Il est certain que la vision des femmes dans les textes de Kaaris ne risque pas de trouver un écho favorable auprès des associations féminines. Sauf bien sûr celles qui suivent son compte Instagram et savent que le rappeur barbu à la langue piquante est aussi un papa gaga qui multiplie les vidéos touchantes mettant en scène sa fille adorée. Comme il y a Slim Shady et Marshall Mathers, il y a Kaaris et Okou Armand Gnakouri, né le 30 janvier 1980 à Abidjan : deux personnages en un seul homme, un dédoublement de personnalité schizophrène qui permet à l’artiste d’utiliser la licence poétique en se dédouanant sur son double maléfique.

Kaaris rappe juste

S’il est un point commun à toutes les créations de cet album, c’est l’absence de rigolade quand il s’agit de parler kickage, diction, flow. Car contrairement à la tendance paresseuse venue des Etats-Unis avec le "mumble rap", Kaaris allie fougue et technique. En clair : il rappe, et il rappe juste.

Selon la tradition non écrite du rap français, il faut attendre le dernier titre de l’album pour que le rappeur entrouvre la porte de son intimité et sorte de son personnage de lyriciste barbare pour nous émouvoir. Réussite porte bien son titre, puisqu’il parvient à être à la fois émouvant et techniquement brillant, alliant le fond et la forme avec une trame narrative allant de l’enfance chaotique au succès commercial en 3’15 chrono.

Sur un beat au ralenti agrémenté d’un piano mélancolique, Kaaris évoque dans la première partie son arrivée en France à l’âge de trois ans ("immigré scolarisé, j’connais pas un seul mot de français"), son amour pour NTM, les tentations de la rue, le frigo vide, les cafards dans les placards et la fascination des armes.

La seconde partie parle sans le nommer de son ex-mentor Booba et de la rupture brutale qui a suivi leur trop brève rencontre pour se conclure dans un festival de formules choc, citant pêle-mêle Game Of Thrones ("Il faudra que je tienne le siège, repousser les Marcheurs blancs"), les prévisions apocalyptiques précolombiennes ("Loin d’être fini, je déjoue même les prévisions des Incas") et l’épisode du "chicotage" d’Orly ("Esquiver les pièges de Sevran à la zone d’embarquement") pour finir sur le temps présent : "Aujourd’hui en 2020, c’est que des commentaires et des tweets : c’est le prix de la réussite". Du travail d’orfèvre.

Kaaris 2.7.0 (Universal Music) 2020

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