Gims, rimeur d'élite

Pochette de l'album "Le fléau" de Gims. © Play Two

Sur le devant de la scène des musiques urbaines depuis une dizaine d'année, Gims sort un nouvel album intitulé Le fléau. Un album qu'il a voulu comme un retour au rap "dur" : réalité ou effet d'annonce ?

Passons sur l’incongruité de débuter un album présenté comme un retour au rap dur par une Intro chantée et quelque peu grandiloquente pour nous concentrer sur l’essentiel, à savoir les 16 morceaux constituant ce Fléau sur lequel son auteur mise tant.

Cet album très attendu est donc ouvert avec Immortel, single sorti en septembre 2020 et dont le clip n’a obtenu "que" 5,7 millions de vues sur YouTube, en presque trois mois, malgré la présence amicale de Soso Maness et Kaaris.

Problème de riche, et seul Booba l’éternel clasheur y verra le signe d’une chute. Parmi les multiples punchlines de ce titre, on retiendra le curieux "C’est pas parce que tu dis la vérité que tu as raison". Validation des fake news ? À méditer ou à oublier, c’est selon.

Côté noir qui démarre avec une référence au morceau Disque d’or ("Le 75 reprend ce qui lui est dû de droit") entre dans le vif du hardcore avec Leto en featuring et un name dropping de la série Game Of Thrones ("J’ai la parole d’un Lannister et le courage de Jon Snow"). Une allusion au temps de cerveau disponible sur la première chaine télévisée ("Matraque les crânes comme TF1") et Gims s’en sort honorablement, sans pour autant que ce duo puisse être considéré comme un banger.

Passons sur Oats, suite de punchlines inégales et parfois inutilement gonflées à la testostérone ("On te monte en l’air même si tu reviens du hajj (…) Rafale dans les dents devant Baba et Mama") et enchainons avec Pendejo, en collaboration avec Bosh qui s’est imposé avec le single Djomb et qui amène ici son style hargneux et précis. Un challenge pour Warano, alias "le théorème du caniveau", qui tient son rang face au représentant de la nouvelle génération et cite le regretté Mushapata, chanteur reggae et figure de l’underground parisien disparu cette année. Classe.

Yolo vante la robustesse germanique ("Le moteur vient de Berlin") tout en préconisant la carrosserie britannique ("La route est moins longue au volant d’une Range Rover"), variation du fameux big up à la légende automobile italienne "La vie est moins pénible au volant d’une Ferrari" dans Appelez la police. Twenny Twenny (pour 2020, un gimmick qui revient) fait rimer "fière maman" et "firmament", mais précision joker : "Hein, ouais hé, j’suis pas poète, hein (…) Ce n’est que du hip hop".

 

Ça se gâte un peu avec Sicario, le duo latino-afro-disco avec Heuss L’Enfoiré, dépourvu du gimmick qui aurait pu en faire un gros hit. Jusqu’ici tout va bien, coécrit par Vitaa, est du Gims chanté qui fait penser à Mon cœur avait raison, mais sonne ici comme un intrus, tout comme Origami, l’autre titre mélodieux sur lequel Gims recycle sa formule de À 30% ("Moi je veux des baleines dans l’aquarium, je vois les choses en grand").

Vald, Kaaris et les autres

Nouveau morceau, nouveau feat. : Jetez pas l’œil invite Vald mais son apparition trop furtive ne met pas suffisamment en valeur son flow et son humour. Kaaris vient faire ce qu’il sait faire sur Grosse bleta, où il taquine Stavo de 13 Block en détournant une de ses formules, "Merci Stavo pour les travaux", qui devient "Remerciez-moi pour tous les travaux".

À mi-chemin entre rap, chanson et r'n'b, Dans ma tête cite Billie Jean et reprend la mélodie du hit de Justin Timberlake Cry Me A River, avec en invité pour le refrain chanté Jaekers, entendu sur le Up And Down de Dadju. Intéressant, même si on s’éloigne une fois de plus du postulat "album de rap dur" que Gims lui-même avait promis. C’est comme ça est un braquage linguistique avec moult formules gangstérisées ("Un avenir à terre pour un passé judiciaire (…) La rue ne laisse pas le choix (…) Un Beretta avec le masque de Dali" en référence au déguisement des braqueurs de la série Casa de papel), efficace mais qui laisse sur sa faim.

Le final Thomas Shelby, du nom du héros de la série télé Peaky Blinders, est un gros couplet sans refrain avec une évocation d’Hitler ("Adolf est sûrement en train de rôtir") et des Rothschild, mais avec plus de finesse que Freeze Corleone. Dans cet autoportrait où Gims se voit "chef de meute comme Thomas Shelby", on sent la volonté de s’imposer comme un rimeur d’élite, mais si Gims a le flow qu’il faut, le texte n’a pas la consistance d’un Demain c’est loin (autre titre de rap français sans refrain).

C’est donc une conclusion en demi-teinte pour cet album moins spectaculaire que ses prédécesseurs. Les chiffres de vente (et de streams) seront un bon moyen de vérifier si le public de Gims ressent de la même façon ce qu’on peut considérer comme une baisse d’inspiration.

Gims Le fléau (TF1 Musique/Play Two) 2020
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