La pop urbaine existe-t-elle ?

La pop urbaine existe-t-elle ? © Getty Images/BJ Formento

Il y eut un temps où le rap français sentait le soufre. Tel n'est presque plus le cas aujourd'hui avec l'émergence de rappeurs-chanteurs comme Gims ou Dadju, validant l'avènement de la pop urbaine décomplexée. Retour sur une évolution imparable qui mène ses protagonistes au sommet des charts.  

Il était une fois, il y a fort longtemps, dans ce qui semble être une galaxie très, très lointaine, une musique que l’on appelait le rap français. Tout était clair dans l’art et la manière, comme le disait Suprême NTM : cette musique énergique et rebelle se définissait par son engagement politique et/ou sociétal.

Ce genre qui prit son essor au tout début des années 1990 se définissait alors par la formule rendue célèbre par Ärsenik puis reprise par Rockin’ Squat, Keny Arkana, Kery James et Youssoupha : "Qui prétend faire du rap sans prendre position ?" La dénonciation des bavures policières, de la montée du FN, du racisme et des injustices vécues par les enfants d’immigrés de la seconde et troisième génération était dans l’ADN de cette musique snobée par les critiques et ignorée par les grands médias. "Boycottés par les radios, côtés par les Négros, recherchés par les Renseignements généraux", disaient Stomy Bugsy, Passi et Kenzy du Ministère Ämer en 1992 lors d’une interview pour l’émission télévisée Rapline. Et ils n’avaient pas tort.

Les old timers se souviennent encore de cette vague d’articles sensationnalistes parus dans Le Canard enchainé, L’Événement du Jeudi et France Soir décrivant Sarcelles et les banlieues de Paris comme des réservoirs de dangereux délinquants, faisant joyeusement l’amalgame entre rappeurs et gangsters. Le rap français sentait le soufre, l’interdit, la rébellion.

Bien sûr, il existait des exceptions. Les adeptes du rap "authentique" eurent un frisson d’horreur en découvrant le Belge Benny B, dont le rap "commercial" (un gros mot dans ce pays) à base de house Prisunic faisait fureur au Top 50 en 1990. Voué aux gémonies lui aussi, malgré la présence en son sein du super DJ Crazy B, champion du monde des platines, admiré même par les turntablists américains, le groupe Alliance Ethnik, qui osa sortir le très dansant Simple et funky. Idem pour Reciprok et son single Balance-toi.

© Montage RFI Musique
Pochettes d'albums de Diam's, IAM, Ministere Amer et NTM.

 

Et on ne saurait oublier Yannick, qui fut découvert à la fin des années 1990 en tant que membre du collectif Mafia Trece (comme Diam’s) et dont le morceau Ces soirées-là, adaptation du hit de Claude François Ces années-là, domina les charts pendant l’été 2000. Sacrilège ! Honte ! Les adeptes du "rap orthodoxe", selon la formule adoptée par Akhenaton d’IAM, n’avaient pas de mots assez durs pour fustiger ces dérapages mercantiles qui ternissaient l’image d’un mouvement idéaliste et underground.

Dans un autre style, MC Solaar bénéficia d’un joker qui lui permit d’être diffusé en radio et de toucher un large public : "Ah mais lui, c’est un poète", disaient les programmateurs des FM, justifiant en creux leur dégoût pour le reste du rap français. Ce qui n’empêcha pas Claude MC d’être décrié par certains de ses pairs (on se souvient des mots très durs de Kool Shen à son sujet).

Même IAM, le groupe phare du rap sudiste, eut du mal à assumer le succès de ses deux plus gros hits, Je danse le mia et Le feu, dont ils refusèrent l’inclusion sur les compiles à la mode style Boulevard des hits NRJ. Bref, le rap était dur, le rap était pur. Mais ça, c’était avant. Quand donc la transition s’est-elle amorcée ? Comment le public rap et les rappeurs eux-mêmes ont-ils dépassé le tabou du "commercial" ?

Un tournant commercial

Plusieurs phénomènes permettent d’expliquer ce tournant radical qui a vu le rap français passer de l’ombre underground à la lumière des Tops Stream.

"À chaque époque ses icones pop. Phil Collins était la pop 80’s, Heuss L’Enfoiré l’est aujourd’hui en France. On peut faire du rap et avoir ce côté pop. Pour moi, ça n’est pas incompatible" explique Narjes Bahhar, responsable éditoriale de Deezer.

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De fait, ce n’est pas un hasard si le rap français des années 2020 est considéré comme "la nouvelle variété", Maitre Gims ayant été de ceux qui ont popularisé l’expression. Déjà, il convient de rappeler qu’à ses débuts, dans le New York des années 1970 finissantes, les premiers artistes hip hop proposaient une musique basée sur le disco et le funk uptempo, avec des lyrics le plus souvent drôles ou légers.

"Le rap a toujours eu vocation à divertir", confirme Narjes, "les premiers morceaux aux USA étaient dansants, taillés pour être des hits. En France, certains artistes ont ouvert la voie. Peut-être qu’aujourd’hui, les rappeurs ont moins de choses à dénoncer. On voit toujours le haut du panier, ceux qui dominent les charts, et c’est moins dans la dénonciation, mais on aura toujours des artistes qui font ça. C’est devenu tellement populaire qu’une grosse partie du rap est désormais festif, taillé pour les clubs et les radios généralistes comme NRJ. Mais il y aura toujours des artistes qui auront ce sacerdoce que portaient les grandes icônes des années 1990".

Certes, mais les proportions se sont inversées de façon affolante. Et quand un artiste populaire comme Nekfeu lâche une phase antifa lors d’un concert gratuit organisé par la Fnac sur le parvis de l’Hôtel de Ville en juillet 2015 ("Qui nique le FN ici ? Est-ce qu’on les nique, ces fils de pute ?"), cela devient quasiment un événement national.

Terminologie

Thomas Blondeau, qui fut journaliste à Radikal, le magazine du mouvement hip hop, et officie désormais au sein de Spotify, explique cette évolution qui pourrait sembler étonnante : "C’était un tabou d’être commercial à l’époque, ça ne l’est plus. Une fois passée cette ère du rap indépendant, du téléchargement illégal et des microsociétés, on est arrivé à l’avènement de la pop urbaine, un mélange de club culture, de variété française et de dance. Le r'n'b revient aussi, plus moderne, Lynda et Wejdene n’ont pas de complexe face au succès. Alors que je me rappelle très bien qu’avant, c’était mal d’avoir du succès, de vendre des disques. Il fallait être pauvre et fumer du crack !"

Pop urbaine. Le terme est lancé, il représente une réalité qui se chiffre par des centaines de millions de streams et des Disques d’or, de platine, de diamant. Il est pourtant contesté. Narjes Bahhar : "Le terme 'pop urbaine' n’existe plus chez Deezer pour parler du rap, du r'n'b et du hip hop, une décision a été prise au niveau global. On s’est demandé pourquoi on utilisait ces termes, il existe une discussion autour du mot depuis des années. Nous, on a décidé ça après les événements tragiques aux USA et la mort de George Floyd. On s’est interrogé sur les mots utilisés. Ça reste de la pop".

Nicolas du Roy de Spotify a un point de vue différent : "Le terme est toujours utilisé, on a une playlist 'Pop Urbaine' très importante avec 500 000 abonnés. Ce débat sur le mot 'urbain' est très anglo-saxon. Le terme de musique urbaine, au départ, c’était la musique des jeunes en ville, ça pouvait aussi bien englober le rap que l’électro".

Une partie de ce nouveau rap décomplexé vient de Marseille, où des artistes comme Jul, Soso Maness et L'Algérino mélangent des beats house et des flows rap. Et assument des références qui auraient semblé infâmantes aux rappeurs de ce fameux "âge d’or" des années 1990. Ainsi Jul qui récupère Barbie Girl d’Aqua (l’équivalent de "Baby Shark" pour les années 1990) et Les Démons de minuit d’Images, ou encore Soolking qui revisite le fameux Paroles, Paroles de Dalida featuring Alain Delon, et aussi l’Algéro-Gennevillois Heuss qui reprend le gimmick d’Enrico Macias dans Le Mendiant de l'amour ("Donnez, donnez, dooonnez, donnez-moi").

Roms, jeune rappeur parisien qui commence à faire du bruit, apprécie ce nouveau tournant pris notamment par les rappeurs du Sud : "Ce qu’on est en train de vivre avec le rap marseillais, ça ressemble aux yé-yés à l’ancienne ! J’aime bien, c’est comme des boys bands, on rigolera de leurs fringues dans vingt ans, c’est drôle !" Et si le style de Roms est assez éloigné de celui des rappeurs marseillais, cela ne l’empêche pas d’apprécier ces derniers : "J’étais dans le Sud avec mes potes, on mettait le remix de Moulaga en voiture, et ça me régalait ! C’est rigolo, je comprends le délire, c’est de ma génération. C’est un peu la culture du mauvais goût qui ressort. Même si je respecte Enrico… Comment déjà ? Macias, voilà. Nous, on n’a pas vécu l’époque où ce genre de musique était détesté et considéré comme de la variétoche. Alors, ça nous fait plaisir de voir les rappeurs aller dans ce format-là. Mais pour mon père, Claude François, c’est de la soupe".

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Alors, Heuss ou Soolking sont-ils les Cloclo et les Joe Dassin des années 1920 ? "Difficile à dire, estime Thomas Blondeau, l’époque n’est pas la même. Mais ces gens-là sont le signe que 30 ans après l’arrivée du rap en France, les jeunes qui font de la musique se sont approprié le rap. Alors qu’au début, on avait des artistes qui copiaient les Américains, voire qui traduisaient les paroles US. Aujourd’hui, un Heuss L’Enfoiré mélange la musique de ses parents avec le patrimoine local en reprenant des hits internationaux des années 1980 et 1990. Ils ont adapté une musique qui potentiellement n’était pas française aux dimensions d’une cité de la banlieue parisienne. En y faisant rentrer de samples de Claude François ou de Michel Berger, en intégrant la culture du bled. Comme le 113 il y a quelques années, ce que font Heuss et Soolking ne peut pas avoir été fait par quelqu’un d’autre qu’un jeune qui a grandi en France dans les années 2000. Quand on écoute les rappeurs américains parler de l’Afrique, c’est très lointain et fantasmé. Quand les rappeurs français parlent de l’Afrique, c’est ici et maintenant. Ils retournent au bled tous les étés, ils y ont une vie, des cousins, leurs grands-mères, etc. Tontons du bled du 113 c’est ça, le rap américain transposé en France".

© Montage RFI Musique
Pochettes d'albums de Aya Nakamura, Dadju, Heusse l'enfoiré et Jul.

 

La nouvelle variété

Eva, qui a dû annuler sa tournée de 27 Zénith sold out suite aux restrictions imposées par la pandémie, ne fait pas de rap, même si elle invite sur son nouvel album des artistes comme le Marseillais Alonzo : "Je ne fais pas vraiment du r'n'b, je suis plus dans la pop urbaine mais je ne saurais pas définir ce que c’est. En fait, c’est de la musique à la mode. Je trouve ça génial que ça se débloque au fil des années. Aujourd’hui en France, la pop urbaine et le rap prennent une énorme place, c’est vraiment devenu la nouvelle variété. Ninho ne fait pas de la pop mais du rap, et il est Disque de diamant ! Aujourd’hui c’est une réalité, la France écoute cette musique-là et pour moi, ça rentre dans les codes de la France. Jul, c’est une icône française, même si tout le monde ne le voit pas. Il y a aussi des artistes pop que les jeunes ne connaissent pas mais qui font des gros chiffres, c’est juste que tout le monde n’écoute pas la même musique, et encore heureux. On est tous différents et je trouve ça cool que tout puisse se mélanger. Gims fait des feats avec des gens improbables, je suis trop contente que ça se développe".

Nicolas du Roy : "Avec Sexion D’Assaut, on a eu un retour du rap commercial. Le streaming a permis aux artistes de trouver leur public plus rapidement qu’avant. Tout ça vient d’une maturation de trente ans. Des artistes qui chantent en français s’exportent. Il y a un flow, une musicalité dans les paroles. Aya Nakamura, c’est universel parce que c’est un feeling plus qu’un texte conscient. Ça aide à l’exportation". Et dans les clubs qui refusaient voilà 20 ans de passer du hip hop français, une large place est faite aux nouveaux héros du streaming, de Jul à Soso Maness, qui ont contribué à l’accélération du BPM dans le rap, renversant la tendance au ralentissement qu’avait impulsé la trap, ce genre plus sombre et menaçant.

On est décidément loin de cette époque où le rap français, pétri de fougue et d’idéaux, s’interdisait de chanter sur les refrains ou d’utiliser des samples "grillés", préférant le jansénisme musical, "un micro et deux platines", pour délivrer ses anathèmes énervés qui n’avaient aucune chance de séduire la bande FM, et a fortiori les ménagères de moins de 50 ans.

La démocratisation des moyens de production, le lien direct créé entre les artistes et leur public via les réseaux sociaux et l’apparition d’une génération d’auditeurs moins intégristes ont contribué à cette absence de tabou face au succès commercial, pour le plus grand malheur des puristes et des anciens, mais pour la plus grande joie de tous ceux qui veulent consommer vite et bien des produits grand public qui ne resteront peut-être pas dans l’histoire de la musique (encore que, il faut toujours se méfier) mais qui adhèrent au sommet des Top Streams.

Reste un dernier débat, dont la réponse variera selon l’interlocuteur : faut-il encore considérer que ces artistes de pop urbaine qui flirtent avec la variété sont des rappeurs ? Une interrogation qui ne concerne pas le public de Jul, Gims, Soso Maness et tous les artistes qui ont choisi un chemin très différent de celui de leurs ainés, la génération IAM/NTM/Assassin. Car en 2020, faire du rap "sans prendre position" est devenu la voie royale vers le sommet des charts.