Rap 2020, une année faste

Jul / Aya Nakamura / S.Pri Noir. © DR

Incontournable ! Même si le rap peine à s'afficher dans les médias généralistes et grand public, pas de doute, il s'agit du genre le plus écouté en streaming aujourd'hui. Petit retour sur cette année riche en projets, avec Jul, Pone, Lefa, Ninho, Damso et bien d'autres.  

2020 ! Encore une année faste pour le rap, et pas qu’en musique : sur le petit écran, c’est Franck Gastambide qui a triomphé avec Validé, première série française à prendre comme décor le rap d’ici et dont la sortie sur Canal + juste avant le premier confinement a été accueillie de façon triomphale avec cinq millions de visionnages la première semaine, révélant les talents de rappeur et d’acteur d’Hatik. La saison 2, déjà tournée, sera diffusée en 2021. Pour le troisième confinement, peut-être ?

Si on parle images et chiffres, le vainqueur toutes catégories vient du Sud et porte le short dans un clip vu par plus de 210 millions d’internautes : on parle bien sûr de Jul et de sa Bande Organisée. Jul continue donc sa course effrénée et témoigne d’une productivité rare, rassemblant une cinquantaine d’artistes pour sa compilation 13 Organisé, son second projet de 2020 après La Machine et avant Loin du monde, dont le premier extrait fut le duo Motherfuck avec SCH.

À défaut de proposer un nouveau disque en 2020, SCH a brillé avec Sofiane (American Airlines), Soolking (Maryline), Rim-K & Koba LaD (Valise), 13 Block (Pavel) et on en passe. Niveau son, cette année fut aussi celle de Laylow, remarqué grâce à son album Trinity et à son single sur un son de Cerrone, Expérience.

Le Sud transmet le message via Soso Maness, dont le Mistral a été gagnant, notamment grâce à son Interlude qui tacle avec vigueur la BAC* ("Je suis pourri comme un membre de la BAC Nord quidébouledans ton tiekset tire au flashball"), reprenant en version augmentée l’invective de 13 Block Fuck le 17 puisqu’il y rajoute "Fuck la police (…) Fuck la douane volante", le tout sur un instru énervé.

Et 13 Block, au fait ? Le groupe ne change pas une recette qui gagne et a proposé Blo II 19 mois après Blo, confirmant son buzz persistant. La gloire ? Non : "Pas encore riche, mais je me démerde" lancent Zefor et OldPee sur le… treizième titre de l’album.

Parlons peu, parlons "kickage" : impossible de passer à côté de Lefa, dont l’album Famous se classe parmi les réussites de 2020, notamment grâce au single en duo avec SCH (encore lui), Smile. S.Pri Noir a fait le taf avec État d’esprit, un disque solide qui aurait mérité de meilleurs scores. Maes confirme avec Les Derniers salopards qu’il joue désormais dans la cour des grands : featurings avec Booba (Blanche), Ninho (Distant) et Jul (Dybala), soit trois singles de diamant, et une certification platine pour l’album.

Une bonne année rap n’aurait pas été imaginable sans quelques scandales. À défaut d’une autre bagarre dans un aéroport, on a cette fois eu droit à la mise en accusation de Moha La Squale, visé par les plaintes de plusieurs jeunes filles. Sa réponse fut un post Instagram avec en légende la phrase "Oh la menteusEe elle est amoureusEee" (sic), vite critiquée par nombre de fans. Gageons que la justice ne s’en contentera pas non plus.

Dans la foulée, c’est Roméo Elvis qui s’est attiré les foudres des féministes suite à un geste inapproprié dont le rappeur s’est courageusement excusé, ce qui n’a pas empêché le tribunal des réseaux sociaux de le clouer au pilori virtuel et une marque de vêtement de le retirer de sa liste d’égéries, en même temps que Moha.

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Freeze Corleone, lui, a subi les aléas du succès : alors que ses rimes hardcore et plus que limites étaient déjà bien connues de ses fans, les bons scores de l’album La Menace fantôme (LMF) ont réveillé les distraits, et la Licra a livré un florilège de ses textes, fustigeant l’antisémitisme présumé de son auteur, qui se voit vite attaqué sur son flanc droit par le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin. Aussi peu prolifique en interview que PNL, Freeze ne s’est toujours pas expliqué publiquement et s’est contenté de commenter la rime de son morceau S/O Congo "Tous les jours, R à F de la Shoah" sur l’excellent site Genius d’un laconique "Désolé". De l’humour noir, sûrement.

Pas besoin de s’attarder sur l’arrestation musclée (et filmée) d’Ademo, moitié de PNL interpellé dans le quartier d’Alésia à Paris début septembre. Ce qui n’a pas empêché Roselyne Bachelot, la ministre de la Culture française, de confier à Konbini "J’adore le cloud rap et j’adore PNL", tout en laissant espérer que leur concert du 26 février prochain pourrait avoir lieu. Merci de faire semblant d’y croire, Roselyne.

L’exploit de l’année, c’est le nouvel EP de Pone, le producteur de la Fonky Family qui, après son remarquable LP Kate &Me, propose Vision, un EP de 7 chansons avec le rappeur Karlito, plus un feat. de l’ex-Lunatic Ali. La qualité des sons produits par Pone reste au même (haut) niveau que durant les jours heureux où la FF réinventait le rap marseillais, et la technologie a permis à ce beatmaker hors-pair de continuer à être actif malgré la terrible Sclérose Latérale Amyotrophique (SLA) qui l’a frappé en 2015. Respect.

Et puis bien sûr il y eut Ninho, dont la mixtape M.I.L.S 3.0 fut certifiée double platine, un baroud d’honneur pour le rappeur qui a déclaré vouloir faire une pause jusqu’en 2022. Kaaris a sorti le matériel adéquat pour son nouveau noir château, l’album 2.7.0. où l’on a retrouvé son goût pour les métaphores épicées, voire cosmiques ("Monte dans mon vaisseau, on se barre d’ici pute, si tu veux twerker dans une autre galaxie"). Le Double A a même tenté le crossover, le temps d’un duo avec Gims (1er Cœur), mais reste plus efficace dans le sale que dans le dry cleaning, comme en témoigne son duo avec Bosh Deux deux.

Bosh, découvert grâce à son terrifiant personnage de Karnaj dans Validé, a cartonné avec Djomb, dont la vidéo a brisé le cœur des féministes et cassé internet avec 65 millions de vues YouTube, un sacré accélérateur pour son premier album Synkinisi.

Ceux qui se désolent de la vision des femmes dans le clip de Djomb pourront se venger en écoutant Nakamura, nouvel album d’Aya la diva de la francophonie qui confirme la suprématie de son Girl Power avec des scores de streams affolants, et qui a clashé Matt Pokora après les NRJ Music Awards, s’attirant une réponse futée du chanteur une nouvelle fois adoubé par le public : "Le problème du public streaming, c’est que c’est aussi beaucoup de touristes (…) Quand on vend 500.000 albums dont les ¾ en streaming, on ne peut pas garantir que c’est des super fidèles qui vont voter". Aouch.

2020, année drill ? Ce style agressif venu de Chicago et très populaire à Londres impose lentement sa griffe sur le rap français avec l’avènement de Gazo (guest sur l’album de Gims Le Fléau), la percée de Luv Resval et les sons de Flem, responsable de nombre de productions pour Freeze Corleone, Gazo et Osirus Jack.

On ne saurait oublier le rayon de soleil marseillais qui a frappé la France avec le retour annoncé de Keny Arkana, dont le clip J’sais pas faire autrement est un prélude à la sortie du tant attendu nouvel album Exode, annoncé depuis 2017.

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Et l’album de l’année, alors ? Certains diront Damso, qui revient là où on ne l’attendait pas avec QALF, inspiré du Marvin Gaye période Sexual Healing. Sinon, ce pourrait bien être Stamina, remarquable LP signé Dinos qui inclut un nouveau classique, 93 mesures, au son d’un triste piano joué par Sofiane Pamart.

2020 aura aussi été l’année de naissance (médiatique) de Julien Beats, youtubeur de 11 ans, brise fraiche de la critique hip hop avec sa voix qui monte dans les aigus, ses pistolets en plastique et sa jovialité communicative. On espère qu’il ira loin, le petit Julien, validé par B2O, Fred de Sky et Cyril Hanouna (quel tiercé).

Enfin, histoire de clore cette Annus Horribilis, comme dirait la reine d’Angleterre, quoi de plus symbolique que le ratage cosmique de Jul reprenant le classique de Michael Jackson Beat It pour en faire Miné, rappelant la lointaine époque des yéyés et suscitant l’ire des fans de Michael.

Sinon, plus au nord, il faudra attendre 2021 pour entendre Ultra, le onzième et dernier album de Booba qui a passé l’année à sortir quelques singles pour teaser ses fans et à jouer à clash clash sur les réseaux sociaux, comme le grand gamin qu’il est resté, lui qui fêta ses 44 printemps le 9 décembre dernier.

2020 ? On s’en souviendra longtemps.

*BAC : Brigade anti-criminalité de la police française