Booba ultime

Pochette de l'album "Ultra" de Booba. © Universal

Même s’il ne faut jamais croire à 100% un artiste qui annonce sa retraite, Ultra est présenté par Booba comme le dernier album de sa carrière. Le précédent, Trône, était sorti voilà 39 mois, une éternité en temps rap. Une aussi longue attente pour un rappeur majeur transforme automatiquement Ultra en disque le plus attendu du hip hop français depuis des lustres.

Tout commence avec GP (ne pas confondre avec PGP, sorti en janvier 2019), du B2O pur jus avec ce qu’il faut de mépris pour les faux ("Ça parle comme des conquistadors, la frappe qui se tord avec deux zipettes") et de punchlines désabusées ("J’aime rien, je suis Parisien"). Ironie du calendrier : c’est le jour de l’appel aux dons des Restos que le Duc balance le très cynique "J’irai aux Restos du cœur quand ils auront deux étoiles Michelin".

Tout au long des 14 titres de cet ultime piraterie, Booba multiplie les clins d’œil à sa fan base et prouve qu’il reste à l’écoute des sons du moment, avec un contretemps façon Drill sur Azerty et l’utilisation de quelques producteurs peu connus du grand public, mais au palmarès notable comme Mr. Punisher.

Les anciens ne sont pas oubliés avec une allusion remarquée à son ex-complice de Lunatic, Ali, son "soss à trois lettres", comme il disait dans Groupe sanguin, cité sur RST ("Ne vous méprenez pas, c’est A. L. I. le 667"). Un billard à trois bandes pour évoquer, sans le citer, Freeze Corleone et son "ékip" aux trois chiffres en faisant référence à Civilisé, où Ali rappait "Additionner 6, 6, 7 donne 19".

Le titre Bonne journée, à l’irrésistible gimmick ("Sur ce, sur ce sur ce, nique ta mère, bonne journée"), nous offre un Booba qui tape sur le beat, qui s’y confronte, et le côté convenu du texte devient une façon de faire ressortir le flow, la technique pure. On imagine ce titre en concert dans l’ancien monde, avec 40.000 personnes reprenant le refrain en chœur. Souvenirs du futur…

Booba aime flirter avec les limites de l’acceptable, ainsi ose-t-il une douloureuse métaphore rwandaise sur VVV ("J’suis hutu Rwanda, t’es tutsi") et une allusion douteuse aux horreurs de la dernière guerre mondiale sur Dernière fois ("J’entends la voix du führer, les rat-pis dans les camps").

Étrange chanson que L’Olivier, référence directe au morceau éponyme de Wallen, qu’il contredit en citant ses lyrics : "Dites à Wallen, personne ne replantera l’olivier" devient ainsi une métaphore pour évoquer l’absence éternelle de ceux qui nous ont quittés.

En lisant le titre Je sais, les (très) anciens pensent Jean Gabin (l’acteur qui ânonnait "Je sais que je ne sais rien", pas le rappeur) et se retrouvent avec un banger mélodieux produit par Dany Synthé où on entend au milieu d’une fricassée de punchlines vicieuses une formule déchirante, "La rue ça appauvrit le cœur dès que tu mets les pieds dedans".

Et puisqu’on parle d’émotion et de fendre la proverbiale armure, attardons-nous sur Grain de sable, du jamais vu pour Booba depuis… Destinée ? "Tombé pour elle" ? En tout cas, la voix douce d’Elia, nouvelle signature du label 92i qui roucoule comme une r'n'b star des années 90, donne une couleur soul à ce morceau au piano triste orchestré par le nouveau venu Paul Redon, que même le site de référence Genius ne semble pas connaître. Le pirate, "l’œil crevé, une jambe de bois", "échoué sur la plage aux regrets", ralentit le tempo et joue la carte de la nostalgie. Risqué, mais ça passe. Et ça pourrait bien devenir un classique.

On trouve sur le morceau-titre une des phases les plus puissantes depuis longtemps : "Ils font la guerre avec des chars, on pose des carrés sur Insta", résumé parfait de l’illusion vertueuse des réseaux, qui permettent de se donner bonne conscience en un clic ou un post coloré.

Et les musiques, sont-elles à la hauteur ? On notera quelques superbes fulgurances, comme le final grandiose de Dernière fois, sorte de zouk orchestral au ralenti, l’intro symphonique d’Ultra ou la mélodie entêtante de Vue sur la mer, coproduit par Exel The Future.

Si l’Auto-tune reste l’arme fatale de B2O, il n’est pas omniprésent et plusieurs morceaux prouvent s’il en était besoin, et sans l’ombre d’un doute, qu’il possède une technique indiscutable. "25 ans de carrière, personne m’a eu, mais vas-y, tente", se vante-t-il sur Bonne journée, en collaboration avec SDM. Qui lui donnera tort ? Sur Mona Lisa, Booba sort une rime qui rappelle celle de Pitbull voilà 15 ans : "Je suis tellement loin que le futur est derrière moi" sonne comme l’écho lointain du fameux "Je suis trop en avance pour leur demander l’heure".

Comment vieillira ce disque d’adieu ? Il faudra attendre que retombent les braises allumées par cet album incandescent pour le savoir, mais il est certain qu’après un quart de siècle, dont la majeure partie au sommet, Elie Yaffa, alias Booba, a bien mérité son trône et sa couronne. "Autant de violence, c’était nécessaire" (Vue sur la mer) : Comme une épitaphe sur le mémorial à la gloire du Duc de Boulogne. Et si son départ est confirmé, le rap game risque de devenir aussi morne qu’Instagram depuis le bannissement du bad boy aux 5 lettres.

Booba Ultra (92i/Universal) 2021
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