Maky Lavender, rappeur autonome

Le rappeur québéco-haïtien Maky Lavender. © Marc Alexandre Dulude

Malgré la crise mondiale, le rappeur trilingue de Montréal Maky Lavender poursuit sa formidable lancée dans l’univers du rap canadien en défiant les lois de l’industrie musicale. Rencontre avec un artiste-entrepreneur québéco-haïtien de 25 ans qui n’attend personne pour multiplier les œuvres indépendantes remarquées.

Un an après la sortie de son premier album complet, …At Least My Mom Loves Me, Maky Lavender en parle déjà comme s’il s’agissait d’une époque révolue. C’est qu’il a déjà conçu deux parutions depuis : le mixtape BF3 : The Kids Needed a Hero, lancé en juillet 2020, ainsi que l’EP de reprises live avec groupe jazz Hero… At Least?!, qui vient de paraître sous son propre label, Blowfoam Ent. Sans oublier une nouvelle création mystérieuse, avec plus de textes en français et une piste de kompa, à paraître en mai.

"Dans le monde de la création indépendante, c’est parfois difficile de déléguer. Plusieurs personnes veulent travailler avec toi, mais quand vient le temps de vraiment mettre les efforts nécessaires… Disons qu’une grosse partie du processus est d’attendre après les autres ! J’en avais assez d’attendre, je voulais faire ma musique", révèle Maky, dont le vrai prénom est Makendal – en l’honneur de François Mackandal, symbole haïtien de la lutte anti-esclavagiste au XVIIIe siècle.

Vers l’indépendance

Avant de choisir ainsi la voie de l’autoproduction, Maky a dû faire ses classes. D’abord littéralement, sur les bancs d’école, où il a obtenu son diplôme d’ingénieur son et toutes les compétences techniques nécessaires pour enregistrer et mixer ses créations.

"Quand je me suis inscrit en son, c’était pour réaliser mes propres projets, mais aussi pour travailler dans le milieu, faire des connexions, être dans le feu de l’action", explique-t-il, rieur, en ajoutant que l’école était également pratique pour démontrer à ses parents le sérieux de sa démarche. "Je ne tenais pas à réussir à tant que frontman ou superstar ! Je voulais apprendre à travailler sur des albums et même sur la scène… sauf que j’ai vite découvert que faire du son live était beaucoup trop stressant pour moi !"

Avant même la sortie de son premier album en février 2020, le rappeur comptait déjà plusieurs parutions à son actif – un EP et deux mixtapes de la série Blowfoam, qu’il avait lui-même conçus et offerts sur le web, ainsi que de nombreuses vidéos musicales. Le tout, en continuant de lancer de nouveaux contenus inédits en continu, qu’on peut encore suivre chaque jour sur le compte Instagram qu’il gère lui-même.

"J’ai essayé différentes formules de collaboration avant de revenir à mon propre label Blowfoam. J’ai, entre autres, conclu une entente symbolique avec un petit label : ça m’a été super utile pour apprendre le fonctionnement de ces entreprises, mais ensuite je me suis dit que je n’avais pas besoin de ça !"

Rap à l’ouest

Le 29 février 2020 voyait le jour …At Least My Mom Loves Me, un album hip hop de neuf pistes contenant des titres comme 5 Star et Billie Gin (en collaboration avec le producteur Lust) qui relatent, souvent avec une bonne dose d’autodérision, les hauts et les bas traversés par Maky.

Riposte humoristique au personnage plus grand que nature que se créent la plupart des rappeurs, le titre de l’album renvoie aussi au côté plus vulnérable de certaines pistes. "Et je pense que j’ai toujours été un momma’s boy !" ajoute le fils d’immigrants haïtiens, qui est né dans l’Est de Montréal avant de déménager dans l’Ouest au cours de son enfance.

"Déménager dans l’ouest de Montréal – le West Island – c’était comme changer carrément de monde pour moi, un Haïtien francophone de l’Est. Arriver tout à coup dans un univers anglophone, un endroit au feeling plus bourgeois… C’était étrange au début, mais ça m’a permis de rencontrer des tas de gens que je n’aurais jamais connu autrement", estime-t-il.

Majoritairement en anglais, donc, sa troisième langue après le français et le créole, …At Least My Mom Loves Me contient bon nombre de clins d’œil à la vie de Maky dans "l’Ouest" – mais aussi à ses rêves, obstacles et tribulations pour comprendre qui il est en tant que qu’artiste. Un rappeur parfois frondeur, avec un sens de l’humour indéniable, mais aussi une personne qui doute, qui a connu des excès et qui se relève pour continuer son chemin.

Trônant au sommet de plusieurs palmarès musicaux de 2020, et moussé par diverses collaborations réalisées en parallèle par Maky avec d’autres artistes de la scène locale (Les Louanges, Ariane Moffatt, FouKi, Zach Zoya), l’album renferme aussi le succès Bloom, une piste plus calme et réflexive que ses créations habituelles, qui a beaucoup circulé grâce à une vidéo dénonçant le racisme lancée durant le Mois de l’histoire des Noirs.

"Je trouve ça bizarre de parler de l’histoire des Noirs : d’abord, ça devrait être "les histoires" parce qu’il y en a tellement… et je n’aime pas employer l’opposition Noir versus Blanc parce que c’est tellement plus riche que ça. Un peu comme la langue française, tiens. La manière d’opposer le français de France à tous les autres types de français dans le monde. Je suis fier de dire que je suis de descendance africaine et Haïtien, je passe mon temps à en parler parce que je suis fan de mon histoire."

Une année de création

Peu après la parution du disque, sur lequel Maky avait planché pendant deux ans, la crise planète de Covid-19 se déclarait, annulant du même coup toutes les dates de spectacles ou de prestations en festivals qui avaient été conclues. "C’est certain que j’étais déçu que tous mes shows soient annulés – je devais même aller à Bruxelles ! Mais ça m’a donné l’avantage d’avoir plus de temps pour faire de la musique. Et j’adore marcher, tôt le matin. Il n’y avait personne dans la ville, et c’était magnifique !"

Il a profité de ce moment d’arrêt pour lancer le troisième opus de la série Blowfoam, un mixtape qui, selon lui, révèle son côté plus "sale" : "Je voulais continuer à la Lil Wayne ! s’amuse-t-il. C’est le contraire des trucs plus polis qui jouent à la radio. C’est important de faire des mixtapes pour laisser sortir le méchant : il nous faut des bars ! C’est ce que j’ai eu le plus de plaisir à faire, tout seul à mon ordi, comme quand j’étais à l’école."

Et maintenant, Hero…At Least?!, une sorte de best of dans lequel il propose une version en groupe jazz de ses titres préférés, comme Draft Day et Hours, ou encore l’humoristique Diggitie (Un track en français). "J’ai toujours adoré le jazz, et j’ai la chance de jouer avec des musiciens qui possèdent ce background. Ils se laissent beaucoup aller et ils aiment improviser sur mes tracks. On est en train de monter un show qui va être incroyable !" Ce concert très attendu devrait être présenté dès que les consignes sanitaires (et couvre-feux!) le permettront – à la fois au Québec et en Europe, espère Maky.

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