SCH, futur classique

Avec "JVLIVS II", le rappeur marseillais SCH livre le deuxième volet très attendu de sa trilogie. © FIFOU

Avec son nouvel album JVLIVS II, le rappeur marseillais SCH livre le deuxième volet très attendu de sa trilogie amorcée avec JVLIVS en 2018. Retour sur le fulgurant parcours d’un des artistes désormais phares du rap français.

Donner une suite à un classique. Le genre d’exercice de style sur lequel les plus grands ont échoué : qui oserait, malgré ses multiples qualités, affirmer que The Marshall Mathers LP 2 cuvée 2013 d’Eminem, est du même tonneau que l’extraordinaire MMLP sorti en 2000 ? Et que dire du titre de Kery James Hardcore 2005, suite du phénoménal Hardcore d’Idéal J, que son auteur lui-même préfère oublier ?

Autant dire que quand le S, comme il aime à se surnommer, a annoncé une suite à JVLIVS, son album acclamé de 2018, les fans ont tremblé. Et ont derechef été rassurés par les deux premiers singles, Marché noir et Loup noir. Tout est noir donc, et le visage pâle Julien Schwarzer, né le 6 avril 1993 à Marseille, a confirmé sa suprématie stylistique avec ces 19 titres à l’ambiance mafieuse, comme une version sudiste des histoires noires du Black Mafioso parigot Oxmo Puccino.

Auto-tune et punchlines

Flashback, année 2015, mixtape de Lacrim R.I.P.R.O. volume 1. En feat. avec Sadek sur 6.35 et en solo sur Millions, le jeune Julien, 18 ans, passe du Skyblog au featuring de haut niveau. Validé par Lacrim, celui qui a choisi les trois premières lettres de son nom de famille comme blaze rapologique va enchainer la même année avec son premier album, A7.

Présenté comme une mixtape, ce disque d’une étonnante maturité force certes sur l’Auto-tune, mais propose un univers inédit, mélange d’histoires violentes et de titres baignant dans le stupre et le vice, sans oublier de placer un hit puissant, Champs Élysées, avec son refrain pré #MeToo ("Elle est pas montée qu’elle est déjà mouillée, bah ouais").

Le S n’oublie pas les sentiments et ose des morceaux emprunts de nostalgie, comme ce Fusil conclusif qui accumule les punchlines visuelles, éblouissantes ("Ma santé pour un smic, je préfère crever riche et solo", "J’ai les mains sur une crosse, le Teflon sur le dos"). Le clip du single Gomorra est filmé à la Scampia, quartier brûlant de Naples où PNL tourne au même moment leur fameuse vidéo Le monde ou rien.

Doigt d’honneur sur la couverture, DJ Kore et Katrina Squad à la production, des caractéristiques que l’on retrouve sur Anarchie, premier album officiel sorti via Def Jam France, dont le clip éponyme montre l’artiste dans un bain de sang. Certifié platine, certes, mais le public reste bloqué sur A7, considéré comme un classique peu de temps après sa sortie.

Les films de gangster pour univers

Deo Favente sort moins d’un an après. Trop tôt, mais certification platine malgré l’absence d’un single marquant. Le fantôme d’A7 plane toujours comme un vautour, et SCH réussira à le faire disparaitre avec JVLIVS, qui à défaut d’être un réel concept album, est présenté comme la première partie d’une trilogie.

Guest familier aux amateurs de films américains en version française, José Luccioni, voix de plusieurs jeux vidéo comme "Gears of War" et doubleur d’Harvey Keitel, de Joe Mantegna et surtout d’Al Pacino, joue les gangsters sur des interludes en Cinémascope. Guilty, de l’équipe Katrine Squad, est le maitre des sons, et si l’ambiance est évidemment mafieuse, truffée de règlements de compte et de trafic de narcotiques, une part d’autofiction est présente, notamment sur le morceau Otto où il évoque la mémoire de son père Rudolph Otto Schwarzer, décédé un an avant la sortie de l’album.

La suite, c’est Rooftop en 2019, un disque flamboyant, le premier de SCH à accueillir autant d'invités prestigieux : Ninho pour la deuxième fois, mais aussi Gims, Rim-K, Heuss l’Enfoiré, Soolking et l’Italien Capo Plaza. SCH se fait plaisir et élargit sa palette créative avant une année 2020 durant laquelle il ne sortira aucun album.

Paradoxalement, c’est une année intense pour l’artiste qui, en plus de briller sur le projet 100% Marseillais de Jul 13 Organisé, apparait sur une vingtaine de collaborations, les plus spectaculaires étant son duo avec Jul, Motherfuck, Valise avec Rim-K & Koba LaD, Smile avec Lefa et American Airlines avec Sofiane.

2021, c’est le retour du film en stéréo avec le grandiose JVLIVS II, attendu comme le loup blanc et dont le titre Loup noir confirme l’ampleur cinématographique : "Être dans la narration de l’image", telle est l’ambition de SCH.

Les 19 titres de l’album (plus les deux bonus tracks Tempête et Fantôme avec Le Rat Luciano & Jul) confirment de fait l’ambition cinématographique de leur auteur, qui profite de ce disque très attendu pour être parfois là où on ne l’attend pas, comme sur le morceau Crack, à la rythmique originale produit par Chady. "Je suis un éternel challenger, j’aime tout ce que je n’ai pas fait avant" a-t-il expliqué à Mehdi Maizi dans l’émission Le Code.

Des collaborations en or

Un des multiples titres choc de l’album est sûrement le duo avec Freeze Corleone. "Quand je vois Freeze, c’est quand il sort son projet LMF, une tarte. J’étais au Portugal, il le droppe, je l’écoute et je découvre une nouvelle forme d’écriture. Il est trop fort" a expliqué SCH à Mehdi.

Au micro de Fred Musa dans l’émission Planète Rap, il a raconté la genèse du morceau Mannshaft : "Freeze écrit trop bien, il a une formulation de phrases que j’aime beaucoup. Ses terminaisons avec des mêmes mots mais qui n’ont pas le même sens, je trouve que ça a amené un nouveau truc dans le rap. C’est un technicien. Il est venu dans les studios G8 à Marseille. J’avais une proposition à lui faire sur ce morceau donc je lui ai fait écouter. Il a kiffé, il a pris peut-être une petite heure et après, il est rentré en cabine et… Les foudres !" Le son de SLK va comme un gant aux deux rappeurs, qui s’en donnent à cœur joie : "Ta daronne en caution, aucune émotion/ On a les plugs, les Glocks, les box et les munitions" ou encore "Quand j’écris tête en feu comme Ghostrider/ Pas de topline, pas de ghostwriter" sont parmi les multiples punchlines assassines de ce titre anthologique.

"L’ovni, La Machine, avec le S, c’est magique, on raconte le vécu de nos vies tragique" : Jul vient apporter sa touche de légèreté sur Mode Akimbo, deuxième titre en collab (le troisième est en bonus sur l’album, avec Le Rat Luciano en prime). Plus rien à se dire, récit romancé d’une rupture, fait une référence discrète à Bénéfice, titre de JVLIVS ("L’enfer m’attend, vertu et vice, mais j’ai des habits neufs") et ose l’expression des sentiments amoureux qui s’effritent avec le temps assassin, celui qui emporte avec lui les rires des enfants, comme disait Renaud : "Si tout le monde a un prix, ouais/ J’achète un peu plus de ton cœur chaque jour/ Maman prie tous les cieux, sous la pluie, le fils est près du four/ J’apprends de mes choix, de ma foi, ce que la soif m’a fait vivre/ On s’aimait, on s’aime, la routine, on n’a plus rien à se dire". Le genre de texte qui donne de la crédibilité à cette rumeur insistante d’un duo SCH/Julien Doré, qui va bien finir par exister…

Futur classique 

Pas de balles perdues ici, l’album est solide, varié, d’une rare flamboyance dans un univers rap français qui a trop souvent tendance à suivre la tendance. SCH, lui, va là où d’autres rappeurs n’osent s’aventurer. Très impliqué dans la réalisation de son album, il n’a pas la langue de bois quand il évoque la production rap au micro de Mehdi : "Il y a une grosse imposture dans le beatmaking, même si le haut du panier n’est pas là pour rien, mais c’est déconcertant de voir comment c’est simple si tu as les bons drums et les bons plugs".

"Ma discographie, de manière globale, c’est fait correctement, je n’ai pas l’impression de m’être perdu à un moment donné". Autosatisfaction ? Non, juste la réflexion réaliste d’un artiste qui n’a pas encore la trentaine mais s’impose plus que jamais comme la figure tutélaire d’un rap français fulgurant, à la fois technique, nostalgique et puissant comme le moteur d’une voiture allemande.

Alors, JVLIVS II est-il lui aussi un classique ? Le débat est ouvert, mais une chose est certaine : la barre est haute pour le reste du rap d’ici, et on ne serait pas surpris si ce Disque d’or était d’ores et déjà le meilleur album de l’année 2021.  

SCH JVLIVS II (Maison Baron Rouge / Rec. 118) 2021

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