Sako, la maturité rapologique

Le rappeur Sako sort l'album "Meta". © KytaoFrenchCut

Sako, moitié du duo Chiens de paille, formé dans les années 1990 dans le sud de la France, revient ces-jours-ci avec un nouvel album Meta, un projet élaboré avec le producteur CéHaShi.

Découvert en 1998 sur la BO du premier Taxi, le duo Chiens de paille, composé du rappeur Sako (qui tire son pseudo du nom de l’anarchiste italien Nicola Sacco, moitié du duo Sacco & Vanzetti) et du beatmaker Hal, n’est plus.

Désormais artiste solo, Sako a trouvé un nouveau binôme en la personne de CéHaShi, qui signe les dix instrumentaux de Meta, un disque dense et intense où les featurings vont de Marseille à Paris, d’Akhenaton à Aketo en passant par Veust, Youssoupha et la chanteuse Anggun.

Entretien posé avec un quadragénaire qui a finement ciselé cet album exemplaire d’un rap que l’on n’hésitera pas à qualifier de conscient. Mic check, Sako au micro.

RFI Musique : Pourquoi ce titre d’album, Meta ?
Sako : Il y a plusieurs significations. D’abord, CéHaShi et moi, on est des quadras, on a mis beaucoup de temps à faire ce disque. On l’a repensé et reconstruit plusieurs fois, mais on n’a jamais eu peur d’assumer notre âge. On voulait laisser de la "Musique Et des Textes Adultes", META. Ce qui m’a amené au rap, c’est le storytelling, ce que j’appelle le voyage du pauvre. Quand je voulais savoir ce qui se passait à Los Angeles, j’écoutais NWA, pareil pour New York avec Mobb Deep. C’est comme ça que moi, qui viens de Cannes, j’ai découvert la géographie américaine.

Ce que vous cherchez semble différent de ce que cherchent la majorité des rappeurs aujourd’hui…
On n’a jamais considéré cette musique-là comme un game, même si c’est devenu une énorme industrie. On a cherché l’intemporalité. Ça allait jusqu’à choisir des mots. Sur Versus, le morceau avec Aketo, il disait "Marier le un pour la plume/ Courir après les tubes/ Pour mes soleils et mes lunes aller chercher les thunes". Moi j’avais ajouté "À trop chercher le turn-up, on a trouvé le burn-out/ J’aurai jamais le cœur neutre, condamné comme Didier Raoult". CéHaShi m’a dit de l’enlever, parce que "turn-up" est un mot de 2017-2018. Et citer Raoult, ça donnait un ancrage temporel avec date de péremption. Le plus compliqué pour nous a été de faire simple.

Tu n’es plus avec Hal, mais le nom Chiens de Paille apparait en couverture de l’album, et CéHaShi est l’unique producteur… C’est une reconstitution de ligue dissoute ?
La première version de l’album avait plusieurs beatmakers, mais ça ne ressemblait pas à ce que j’avais en tête donc on a tout cassé, et ce qui est resté, c’est que CéHaShi avait composé. Je lui ai dit que je voulais partir sur la base des quatre morceaux qu’il avait produits. Je lui ai demandé s’il me suivait et il m’a répondu qu’il avait bien compris le concept. Au final, le travail en binôme est ce qui me va le mieux pour créer un ensemble cohérent.

Dans Rêves de gamin, tu dis "On ne rappe que le pire". C’est ton fond pessimiste ?
J’ai eu des morceaux plus légers. Ce ne sont pas ceux qui sont restés, peut-être parce qu’on ne sait pas les faire comme il faut. Et puis, je n’ai jamais été en major, toujours indé. Or en indé, quand on a une idée, la première question c’est : combien ça coûte ? Chaque fois que j’ai la possibilité d’enregistrer un morceau, je veux que ça soit utile. Ça ne veut pas dire que les morceaux légers ne sont pas utiles, mais pour moi ils sont secondaires.

Veust est en feat sur Mauvaise planète, c’est un rappeur étonnant mais très peu médiatisé…
Je connais Veust depuis 20 ans. Il a chez lui une centaine de morceaux inédits que personne n’a jamais entendus. Il n’est pas dans le plan de carrière, il crée. AKH dit que dans sa carrière, les deux rappeurs qui l’ont subjugué, c’est Le Rat Luciano et Veust. Si Infinit est là aujourd’hui, c’est aussi parce que Veust lui a donné ses premiers cours d’écriture. C’était son poulain pendant des années.

Pourquoi l’idée du rap conscient est-elle devenue si old school ?
Il y a encore des rappeurs conscients, quand j’écoute un Kalash Criminel, c’est conscient. Peut-être est-ce à cause de la tendance actuelle du no future avec ces histoires de dealers en cavale qui veulent niquer des mères ? Cette thématique "drogue", fuite en avant, par essence, tue la définition de rap conscient. Miles Davis disait qu’il y a deux sortes de musique, la bonne et la mauvaise. Moi, je dirais plutôt celle qui te parle et celle qui ne te parle pas. Le reste, c’est de l’étiquetage.

L’influence des textes sur le public du rap est-elle réelle ?
Pour moi, le rap plus que toute autre musique, c’est le miroir de la société dans laquelle on vit. Quand j’étais petit, la cocaïne était chère et réservée à l’élite, aujourd’hui, c’est de l’eau ! Cette dégénérescence de notre société se traduit dans la musique rap, la plus grosse éponge de tous les genres musicaux. La thématique du gangstérisme ne me gêne pas, quand c’est SCH c’est tellement bien fait que tu sais que c’est du cinéma, que c’est faux, et ça t’emporte comme un film. Comme dit Lino, le rap, c’est du cinéma pour aveugles. Quand CéHaShi m’envoie l’instru, il faut qu’il me fasse voyager, et que le seul risque que je prenne en posant mon texte dessus, c’est d’amoindrir le voyage que permet l’instru.

Tu retrouves une nouvelle fois Akhenaton sur Le Reste de ma vie
C’est notre trentième collaboration ensemble. Quand je lui ai proposé le sujet, je lui ai dit "On a été des frères, des potes, un soldat GI face à un père irakien qui a perdu sa fille, on a parlé de nos enfants, mais ce qu’on n’a jamais fait, c’est parler de nos femmes". Je voulais parler au plus grand nombre, à ceux qui n’ont pas les codes. Avant d’être du rap, c’est de la musique, et je voulais que ce soit de la musique à hauteur d’homme.

Sako Meta (Addictive Music) 2021
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