Keny Arkana, star de la fugue, avant l'exode

La rappeuse Keny Arkana publie l'album "Avant l'exode". © Phot'Olive

Après trois ans de silence, la rappeuse marseillaise Keny Arkana est de retour avec Avant L’Exode, 12 titres de hip-hop militant et humaniste.

Dans Comme Un Aimant, un des textes les plus puissants de son nouveau projet Avant L’Exode, prélude inattendu à un Exode espéré depuis trop longtemps, Keny Arkana, rappeuse au verbe haut et aux émotions intenses, se livre : "Je pleure mes défunts, je parle aux fantômes, je combats mes démons ". Après plus de trois ans de silence rapologique, c’est le grand retour de la Marseillaise avec un street album de douze titres. On y retrouve intact le style de Keny, entre hip-hop militant et spiritualité, avec des titres flamboyants comme En Direct De L’Asphyxie, J’Sais Pas Faire Autrement, Boussole, Violence Masquée, et l’exaltant Élan De Vie. Rendez-vous est pris au studio marseillais Beat Bounce, où travaille le beatmaker L’Adjoint. Dans une ambiance Star Wars, la salle principale clignote comme le Millenium Falcon. On s’installe dans la cabine de voix, l’interview exclusive débute.

RFI Musique : Dans les vidéos de ton album Avant L’Exode, on te voit beaucoup rapper dans les quartiers de Marseille. Que représente la rue pour toi ?
Keny Arkana : J’ai été placée en foyer très jeune, j’ai grandi en fugueuse. J’étais une star de la fugue quand j’étais petite ! Je quittais déjà les frontières françaises sans passeport, j’avais mes techniques. Le rap a été salvateur pour moi. La rue, ça n’a jamais été quelque chose de négatif dans ma vie, elle m’a toujours sauvée. Il y a dans la rue une vraie solidarité, des vrais principes de vie, des belles choses et énormément de douleur, des âmes cabossées par la vie. Quand j’ai écrit La Mère Des Enfants Perdus, c’était aussi pour souligner ce côté affectif. J’aime bien l’expression qui dit "Le cœur doit se briser pour grandir". Les gens fracassés sont souvent ceux qui ont le plus grand cœur, la plus grande générosité. Et dans toutes les rues du monde, tu vois un partage, une humanité que tu as du mal à retrouver ailleurs, mais aussi des excès, de la violence. Des choses entières, en fait.

On a écrit sur toi que tu étais " aux frontières du rap et du chant ". Et tu chantes pas mal dans Avant L’Exode
C’est vrai, j’ai beaucoup de mélodies dans la tête, pas forcément la voix qui va avec. J’ai toujours eu des refrains chantonnés depuis mes premiers disques, et de plus en plus. Je ne mentalise pas trop les choses, j’y vais à l’instinct, je ne le fais pas pour défoncer les codes, juste parce que ce que j’aime, c’est la musique.

Tu dis dans un texte "Je ne connaitrai pas la vieillesse" ?
J’ai toujours avancé en me disant " Je ne vais pas tarder à mourir ". Si je meurs demain, j’aurais bien vécu. Parce que j’ai eu une vie trop remplie. J’ai déjà la mémoire pleine.

Quelles sont tes muses artistiques ?
Musicalement, je suis une enfant du rap, américain ou français. Quand j’étais petite, l’énergie de NTM m’a parlé, la réflexion de Rockin’ Squat et les flows ludiques des Sages Po’ aussi. Quelqu’un qui m’a touché humainement, profondément, dont l’authenticité est la même sur disque et en vrai, il n’y en a pas eu quarante, c’est Le Rat Luciano. Il m’a marqué, ce mec est une leçon de vie, d’humilité. Après lui, à Marseille, aucun artiste n’a le droit d’être prétentieux ! D’un point de vue relations artistes/médias, Manu Chao aussi m’a inspiré, on partage une sensibilité sur pas mal de choses. Ça n’est pas le même style musical, pas les mêmes codes, mais il a montré que c’était possible de faire de la musique sans se vendre, sans jouer le jeu des médias.

Voilà plus de trois ans que tu as sorti ton dernier disque, L’Esquisse 3. Pourquoi un aussi long silence ?
Je me suis libérée de ma maison de disques, mine de rien, ça prend du temps. Je me suis équipée pour pouvoir tout enregistrer chez moi. À un moment, je me suis enfermée dans un abysse créatif, et ça me plaisait de créer pour créer. J’ai fait des centaines de titres qui sont dans mes disques durs, plein de trucs expérimentaux et puis à un moment je me suis réveillée, " Ah ouais, il y a tout ce temps qui a passé ! " Après, je devais trouver un label, aller à Paris, ça m’a fait procrastiner pendant longtemps, je n’avais pas envie.

Tu as participé à l’album collectif 13 Organisé. Comment ça s’est passé ?
Ça s’est fait simplement, j’étais sur La Plaine, je reçois un WhatsApp de Jul qui m’explique le projet, je lui ai dit que c’était cool. Moi, j’ai toujours aimé ces trucs hip-hop où on se rassemble à plein.

Et tu as enchainé avec ton projet Avant L’Exode ?
Jul m’a mis un petit coup de boost ! J’ai fait une sélection de titres qui ne rentraient pas dans mon album Exode, et je voulais faire des street clips, un toutes les deux semaines pour annoncer le street album Avant L’Exode. Comme je suis un peu nulle pour ce qui est carré, les deux semaines se sont transformées en un mois. Et puis ça fait plus d’un an et demi qu’on est confinés, désolé moi je suis au quartier, et du coup ça faisait longtemps que je n’avais pas été autant dans la zone avec mes frères et tous les gens avec lesquels j’ai grandi. Donc je me suis dit que c’était peut-être le bon moment pour rendre à ma ville et à ma zone toute la force qu’elles m’ont donnée, comment ils ont pu me porter artistiquement, mais aussi humainement ces deux dernières années. Ce projet est une façon de… Rendre hommage serait un bien grand mot, mais de mettre en avant la poésie de ma ville et de mon quartier.

Sur Avant L’Exode, un des titres forts est Comme Un Aimant 
Depuis la sortie de ce film (le long-métrage Comme Un Aimant, coréalisé par Kamel Saleh et Akhenaton, a été tourné en 2000, ndlr), tout le monde au quartier dit cette expression, c’est rentré dans le langage courant. Et là, depuis deux ans, on est confinés comme un aimant. Du coup, c’est un clin d’œil à Akhenaton et IAM, avec dans le refrain "Génération Demain C’Est Loin", ce qui est réel. Ma génération est comme ça. C’est peut-être ça qui nous a détruit, cette incapacité à se projeter.

Tu sembles fuir le succès. Est-ce le cas ?
Dans un morceau, je rappe "Ils disent que je sacrifie ma carrière, moi je dis que je préserve mes principes". C’est un peu ça. J’aurais pu aller beaucoup plus haut dans la musique, vendre plus de disques, faire plus d’argent. Je le sais, j’en ai conscience. Il y a une part de sacrifice, mais ça reste subjectif. Je prends ce que la vie me donne, je ne fais pas les choses avec une attente de résultat, mais parce que j’ai envie de les faire. S’il y a un résultat derrière, il ne m’appartient pas, déjà ça m’enlève une angoisse, et je l’accepte. Quel qu’il soit.

Mais te définis-tu en tant qu’artiste ?
Je rêverais un jour de ne plus l’être. J’en ai marre d’être l’esclave de l’inspiration, de devoir m’isoler pendant des périodes entières. J’aimerais un jour mettre une fin à ça et avoir une vie un peu plus normale socialement. Je crois que les périodes où j’ai réussi à oublier que j’étais artiste, notamment l’année que j’ai passé dans le Chiapas au Mexique, ça ne me manquait pas forcément. Quand tu es artiste, c’est ton émotionnel que tu tritures, c’est ça qui me fatigue. Être autant isolée à créer, c’est lourd des fois. Après je fais des chansons depuis que je suis petite, je ne sais pas faire autre chose ! La musique, c’est un art invisible qui rentre dans le cœur des gens. Tu peux avoir eu une super journée, tout va bien dans ta vie, c’est le top et puis tu vas tomber sur une chanson triste qui te rappelle un moment de ta vie, ça peut te bouleverser. Artiste, ça n’est pas un costume, c’est une partie de moi. Une partie encombrante.

Exode, c’est l’éloge de la fuite ?
Des fois, partir ça n’est pas fuir, mais se retrouver. Il faut parfois quitter son environnement pour savoir qui on est.

 

 

Keny Arkana - Avant l'exode (Los Doce Libres) 2021

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