Le rappeur Fianso s’empare de Gatsby

Sofiane Zermani interprète Gatsby sur la scène du théâtre du Châtelet. © Thomas Amouroux

Fianso aime varier les plaisirs. Ainsi a-t-on pu le voir comme acteur aussi bien au cinéma (Frères ennemis, Mauvaises herbes) qu’à la télévision (Les Sauvages) et au théâtre (La Mort d’Achille de Wajdi Mouawad).  Avec Gatsby le magnifique au théâtre du Châtelet, à Paris, le rappeur s’empare sur scène des mots d’un autre.  

Issam Krimi et Alexandre Planck lui avaient en effet confié le rôle principal de leur adaptation du célèbre roman en 2018. Car si pour beaucoup Gatsby le magnifique est un film flamboyant avec Léonardo di Caprio dans le rôle-titre, il s’agit d’abord d’un chef d’œuvre de la littérature, écrit par Francis Scott Fitzgerald et publié en 1925. Gatsby, un mystérieux millionnaire new-yorkais, y multiplie les fêtes et tente de séduire Daisy, une jeune femme -mariée- dont il était épris avant de partir à la Guerre, cinq ans plus tôt. Une histoire enveloppée ici par la musique jazz, classique (notamment avec un quatuor à corde et un piano à queue) et hip-hop de Issam Krimi. L’action y est resserrée autour de Daisy (interprétée avec grâce et finesse par l’actrice Lou de Lâage), de Nick (époustouflant Pascal Rénéric) le narrateur de l’histoire, et de Gatsby. Rencontre avec Fianso, qui incarne ce héros énigmatique avec brio.

RFI Musique : Comment Gatsby le magnifique s’inscrit-il dans votre carrière ?

Fianso : Il fallait calmer une envie très forte de théâtre. Et puis à l’époque, c’est France Culture qui m'a proposé d’aller au Festival d’Avignon dans le "In", c’était très prestigieux !  J’y ai rencontré des gens efficaces, passionnés avec beaucoup de talent. Cela m’a beaucoup plu. Il y a eu ces représentations, La Mort d’Achille, ensuite la Maison de la radio, aujourd’hui Le Châtelet. La seule chose dont j’ai envie, c’est « encore ! »

Vous avez aussi été récitant dans une mise en scène de Pierre et le Loup. Comment choisissez-vous les projets auxquels vous participez ?

Dans un premier temps que l’on me propose des choses si différentes me flatte. J’ai l’impression qu’on se dit "ce mec-là peut le faire", qu’on m’en sent capable et surtout qu’on pense que j’ai l’ouverture d’esprit nécessaire pour. Et puis, comment dire non à Gatsby ou à Pierre et le Loup ? À la base, il y a aussi un mec très inspiré. C’est Issam Krimi qui a suggéré à Radio France que je joue Gatsby. Le coup de génie vient de lui. Je ne suis là que pour répondre à l’attente. Mais évidemment j’ai sauté dessus ! Comme pour Pierre et le Loup ; c’était une idée du directeur de l’Opéra de Lyon. Je n’en suis pas à choisir de façon stratégique. J’ai l’énorme luxe de faire un métier qui me passionne et d’en vivre. J’ai envie de me faire plaisir, je ne m’interdis rien. Et je suis le mouvement. Quand il est beau que je sois locomotive ou pas ne me pose pas de problème. Je pourrais très bien être le second, le troisième rôle….

D’habitude vous portez sur scène des textes que vous avez écrits. Ici comment vous appropriez-vous les mots d’un autre ?

Ce sont les mots d’un autre et pas n’importe lequel ! Et il s’agit d’un roman qui a traversé un siècle, car l’histoire se déroule en 1922. C’est un classique accessible. C’est pourquoi je pense que quelqu’un de simple comme moi arrive à la partager à des gens simples qui aiment entendre des histoires claires. Dire les mots de quelqu’un d’autre, c’est aussi s’inscrire dans une lignée de gens qui les ont prononcés avant vous et qui les prononceront après vous. Il faut en être conscient. Et ensuite ça ne me perturbe pas plus que ça.

Mais n’y-t-il pas aussi, notamment à travers votre réussite commune, du Sofiane Zermani (son vrai nom et nom d’acteur) dans le personnage de Gatsby ?

(Rires) Si ! Clairement ! Il y a forcément du Sofiane dans Gatsby. Même si je cherchais à le dissocier complètement, il y aurait forcément de temps en temps deux ou trois accents, deux ou trois mimiques qui reviendraient. Je vais surtout dans le sens de l’équipe. On a testé parfois trois Gatsby différents dans une seule répétition ! On a la chance d’avoir Alexandre Plank. Il travaille en duo avec Pauline Thimmonier qui a fait l’adaptation. Vous imaginez le travail énorme pour sortir une pièce de ce roman ? C’est déjà une œuvre de l’œuvre, à laquelle s’ajoute la musique d’Issam Krimi. C’est très hybride. Le défi pour moi, c’est de ne pas trop en faire ou de ne pas calquer un acteur légendaire qui aurait touché ce rôle.

© Hélène Pambrun
Pascal Rénéric, Sofiane Zermani et Lou de Laâge, les trois interprètes de "Gatsby le Magnifique", sur la scène du théâtre du Châtelet, à Paris.

 

Qu’est-ce-que cela fait d’être sur scène en tant que personnage et plus en tant que Fianso ?

Est-ce-que Fianso n’est pas un personnage en premier lieu ? (Sourire) Ce qui est particulier, c’est de prendre la peau d’un mec, de me sentir lui et de m’y perdre. Soit il devient moi, soit je deviens lui. Les dix premières minutes, je suis encore Sofiane mais l’heure d’après je suis totalement Gatsby. C’est un lâcher-prise que je retrouve dans toutes les disciplines artistiques que j’approche. Il faut se laisser aller. Quitte à faire des petites erreurs, ce n’est pas grave. C’est ce qui fait le lien entre l’artiste et le public. La perception par les spectateurs que l’acteur est le personnage ne peut se faire qu’avec le naturel et la sincérité.

Et avec les autres ?

Oui. On a plaisir à jouer ensemble. Pascal Rénéric (Nick, le narrateur, ndlr.) se mange des pavés de textes incroyables ! Si l’on devait faire une image, c’est lui qui construit la maison de l’histoire, son décor. Et c'est celui qui a le plus d’épaisseur, d’expérience. C’est un peu notre « Nord ». Quant à Lou de Laâge dès la première répétition, on s’est tous regardés en se disant que c’était réglé, elle "envoie du bois" comme on dit. Elle a une justesse incroyable.  

Être dirigé vous plaît-il ?

Cela enrichit l’humain. Pour moi, c’est un vrai défi de lâcher prise, de faire confiance. Je suis rarement tributaire de quelqu’un d’autre dans mes projets et être dirigé, être repris, ça s’apprend tout simplement. Mais cela reste très bienveillant et positif. On est tous enthousiastes. On a envie de prendre du plaisir et de faire ça correctement.

Gatsby le magnifique, une création France Culture adaptée de Gatsby le magnifique de Francis Scott Fitzgerald du 16 au 20 février 2022 au théâtre du Châtelet à Paris