Stromae, "Multitude" attitude

Le chanteur belge Stromae. © Michael Ferire

Le Belge Stromae sort aujourd'hui son troisième album Multitude, un évènement dans le monde de la musique francophone.

Il existe deux façons d’aborder la Multitude de Stromae, cet album attendu depuis plus de neuf ans, après que Racine carrée a atteint des sommets stratosphériques, finissant par agréger un nombre cumulé d’auditeurs estimé à plus de six milliards, soit une multitude équivalent à la presque totalité de la population mondiale.

La première est de disséquer les textes des douze morceaux. Et depuis la révélation de L’Enfer en avant-première au journal télévisé sur TF1, on savait qu’il y aurait du contenu. Paroles en mode autoanalyse, expression d’un personnage autodestructeur trop proche de l’artiste pour qu’il soit uniquement une construction fictive. "J’ai parfois eu des pensées suicidaires et j’en suis peu fier", comme une suite tragique au rôle d’alcoolique de Formidable.

Des mots, des gros mots même sur Invaincu, tonitruante ouverture de l’album : "Tu crois qu’tu vas me la mettre ? Même pas en rêve, espèce de p’tite putain. Trois balles en pleine tête : Une pour ma grand-mère, mon grand-père, et une pour mon cousin". Comme un doigt d’honneur enfiévré à la mort, cette cousine du cancer, maladie déjà invoquée et défiée dans le précédent album.

Si Santé fait dans un œcuménisme rassembleur qui rappelle l’époque, qui parait déjà si lointaine, de la solidarité de 20h avec les personnels soignants en plein cœur de la pandémie en mode confinement, Fils de joie est rageur. Les punchlines se profèrent en cascade. "Tout est négociable dans la vie, moyennant paiement", "Juger c’est facile, surtout quand on n’y a pas goûté" et le brutal "J’suis un fils de pute comme ils disent", dédicace lointaine au Comme ils disent de Charles Aznavour.

Les enfants ? Le jeune papa gaga dans sa vraie vie brouille les pistes dans C’est que du bonheur, où la paternité se conjugue avec "les couches et les odeurs (…) Les vomis, les cacas et puis tout le reste", résultat d’une procréation dont le premier effet est d’"avoir détruit le corps de maman". C’est Stromae qui chante, mais n’est-ce pas Paul Van Haver qui parle ?

Et l’amour, dans tout ça ? Il est exécuté sous le feu nourri du cynisme lorsque le personnage de Mon amour énumère ses conquêtes à celle qu’il promet d’aimer pour toujours. "Y a d’abord eu Natacha, mais avant y avait Nathalie. Puis tout de suite après y a eu Laura, et ensuite y a eu Aurélie. Évidemment y a eu Emma, mon Emmanuel et ma Sophie. Et bien sûr y a eu Eva et Valérie, mais..." Discrètement, la possibilité d’une idylle homosexuelle glissée au milieu d’un bouquet de maîtresses éphémères.

Ah, les femmes… Elles sont au cœur de Déclaration, texte à tiroirs. "Même si la charge mentale on sait bien qui la porte/ Et si être féministe est devenu à la mode/ C’est toujours mieux vu d’être un salaud qu’une salope".

Bonheur et déprime

Le mal-être qui envahit l’époque est l’une des thématiques dominantes de la discographie du maestro des maux, logique donc qu’on se quitte avec le diptyque Mauvaise Journée/Bonne Journée, le pile et face des matins pénibles (pluriel) et de la bonne journée (singulier) d’un narrateur tenté par le gouffre, qui en a "marre d’être déprimé et (que) ça déprime d’en avoir marre". "La vie est biscuit" ? Oui, si "le bonheur est bien la seule chose qui quand on la partage se multiplie". Les derniers mots avant le silence de la fin de face B ? "C’est la danse de la joie". L’espoir au bout d’un tunnel de désespoir.

Et puis il y a une deuxième façon d’écouter Stromae. Il s’agit cette fois de se consacrer à disséquer le mille-feuille rythmique et mélodique qui fait de Multitude un ovni musical : le choix éclectique d’instruments ethniques venus s’agréger au beat électronique ; le chant diphonique de Mongolie (ou khöömii) qui nous rappelle ce fameux mystère des voix bulgares, la flûte persane dans Pas vraiment, la vièle chinoise à deux cordes dans La Solassitude, le charango à cordes pincées des Andes, le tres à six cordes du Venezuela dans Mon Amour.

Et puis il y a la cumbia de Colombie, l’Amérique du Sud et ses accords solaires, le Mali et la Bolivie… Un carnaval des sons, un exotisme suffisamment bien digéré et mélangé à la pop modernité pour éviter d’être vu comme un pillage culturel. Bref, un enrobage musical riche et séduisant, moderne mais avec un regard dans le rétroviseur de l’histoire musicale du monde.

Pourtant, au-delà de ces deux façons d’aborder ce qui restera à coup sûr un des disques majeurs de l’année 2022, il en existe une troisième, qui annule toutes les autres : l’approche sensorielle, le simple plaisir d’allumer sa chaîne hi-fi ou son système de son portatif et de se plonger dans ces douze chansons bouleversantes, douces-amères, finement ciselées par le Grand Paul après une quasi-décennie de silence discographique. Stromae ? Santé !

Stromae Multitude (Universal Music Division Polydor) 2022
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