L’identité française selon Médine

Le rappeur Médine, dans son clip "Médine France". © François Vallée

Avec Médine France, le rappeur du Havre, une fois encore, ne mâche pas ses mots. Au fil des pistes, il détermine ce qui, selon lui, pourrait définir une "identité française" forte de ses populations diverses. À l’heure où se banalisent les discours d’extrême droite et les propos xénophobes, un album réfléchi et salutaire…

RFI Musique : dans quel état d’esprit avez-vous composé ce disque ?
Médine : J’y travaille depuis un an et demi, dans cette ambiance de crise, ce climat sécuritaire, suffoqué par tous les sujets et débats "politiques" qui pullulent sur les contours d’une "identité française". Ces polémiques s’accompagnent d’une banalisation des discours islamophobes et racistes sur les plateaux télé, dans les espaces médiatiques, intellectuels... Alors, au fil de ce disque, j’essaie d’apporter ma propre définition de ce qu’est "être français". Comment je me sens Français ? Comment, moi, Médine, d’origine algérienne, je m’enracine ? Chacun, au final, peut bricoler son idée personnelle… Mais à quelles valeurs se raccorde-t-on ? Quel projet d’identité peut-on imaginer pour inclure toute la diversité de la population présente ici ?

À quelles valeurs françaises vous raccordez-vous, justement, Médine ?
Pour moi, être Français, c’est posséder un sens critique aiguisé, cultiver l’autodérision, voire l’irrévérence, nourrir son côté provocateur, quasi borderline… Pour moi, l’identité française commence par la culture, et un amour inconditionnel de la langue. Je me sens français comme les poètes et chansonniers de l’Hexagone, comme Brassens, Renaud… D’ailleurs, ces deux-là étaient de fieffés marginaux, à mille lieues des discours dominants. Ils balançaient des pavés dans la mare des systèmes religieux, judiciaires…

Et comme Serge Gainsbourg, vous détournez La Marseillaise
Oui, je repose la question de certains concepts poussiéreux qui méritent, à mon sens, une réadaptation, sans les déposséder de leur côté fédérateur. Mon but n’est pas de cracher sur la France et ses totems... Mais plutôt de viser les nationalistes qui s’approprient ces symboles et divisent la nation.

Dans Médine France, vous taclez un peu tout le monde : la France, l’Algérie, Dubaï…
Je tacle les nationalistes de tous crins, les sur-nationalistes qui, plus royalistes que le roi, excluent une partie de la population. Dans cette pluralité de visions, qui nourrissent le débat, certains "garants de la République" et autres "chercheurs" recadraient traditionnellement les réflexions… À mon sens, la problématique actuelle, c’est que les intellectuels, les journalistes, ceux dont la population serait en droit d’attendre un recul salutaire, se drapent désormais dans des postures militantes et partiales. Plus personne ne remet la balle au centre. Tout le monde agite ses propres émotions et attise celles des autres…

Cela explique-t-il en partie, selon vous, les divisions françaises actuelles et la difficulté de faire nation ?
Oui ! Le drame de notre époque, c’est que des pseudo-experts" s’approprient le temps de parole médiatique et influencent les foules. Les masses réutilisent leurs approximations pour forger leur idée de la politique, de la société. Avec ces spécialistes du tout et du rien, on crée du vide sur du vide, du bruit et de la fureur, de la division… Cela nécessite un énorme effort personnel pour se frayer un chemin dans tout ce bordel. L’art permet de questionner le monde. Et j’utilise le rap pour prendre cette distance nécessaire…

Aux dernières élections, vous avez dévoilé vos intentions de vote : Mélenchon puis Macron… Pourquoi cela vous paraissait-il important ?  Parce qu’encore une fois, les discours xénophobes se normalisent. Ils deviennent les sujets d’accroche des grands médias, qui se servent de leur côté "putaclic". Et les voilà repris comme des traînées de poudre par la fachosphère. Depuis 2002, ma conscience politique, comme pour beaucoup, s’est, hélas, construite en seule opposition au FN.

Vos provocations vous ont valu des problèmes, notamment l’annulation d’un Bataclan, suite à ce vers dans Don’t laïk : "crucifions les laïcards comme à Golgotha"
Oui, c’était de la provocation dans le cadre d’un projet artistique. L’indignation de certaines personnes se révèle à géométrie variable. Depuis, me concernant, je suis l’objet de violences verbales et physiques : certains groupes identitaires montent à mes concerts pour empêcher leur tenue. Je reçois des menaces de mort, des projets d’attentat sur ma personne. Mais la plus forte reste la violence symbolique, lorsqu’on catégorise tous les musulmans comme une masse de personnes dénuées de sensibilité et sans nuance…  

Dans l’un de vos titres, vous énoncez ce proverbe de manière ironique : "Heureux comme un Arabe en France"… Vous trouvez que la situation se dégrade ?
La vraie parité, la diversité dans les postes à responsabilité, n’existe pas. Les trombinoscopes de certains médias, de l’Assemblée nationale, le prouvent. Les statistiques le disent. Il y a 50 ou 60 ans, ma famille débarquait en France. Depuis, rien n’a changé. Au contraire ! Mentalement, c’est pesant. Et puis, quand tu viens d’un quartier populaire, il faut oublier en partie cette possibilité de te hisser socialement…

Vous sortez à nouveau, comme sur chaque disque, un Enfant du destin… Pourquoi ?
Sur chaque album, à travers un sujet d’actualité ou d’histoire, je raconte le destin tragique d’un enfant victime de la politique des adultes. Pour ces titres, j’effectue un véritable travail journalistique, documentaire, de sourcing, pour éviter d’être approximatif : mon devoir politique et humanitaire… Sur ce disque, je parle de l’immigration des enfants. Je vis au bord de la Manche. Une trentaine de migrants y sont morts noyés en novembre dernier. Et l’Angleterre et la France se renvoient la balle…atroce !

Quel regard jetez-vous sur le rap actuel ?
Pour moi, il y a un nouvel âge d’or. Je ne me retrouve pas dans les textes, mais je suis très admiratif des techniques, des mélodies, de la musicalité, de l’énergie…. Il y a désormais une espèce de collégialité entre les beatmakers et les rappeurs. Du coup, les jeunes me challengent, je prends des risques pour rester dans le game, j’assume des chants… J’essaye de faire peau neuve, reboot…

Parmi vos textes très politiques, se glissent aussi des titres intimistes… dont une chanson d’amour !
Sur ce disque, je suis en featuring avec moi-même. En featuring avec le petit jeune que j’étais il y a vingt ans, et aussi avec mon futur. Je parle de ma paternité, de mes enfants. Je suis quelqu’un d’engagé dans ma vie personnelle. Par exemple, je suis depuis vingt-quatre ans avec la même meuf. Et parmi les grands engagements de ma carrière, c’est celui qui me rend le plus fier : ne pas avoir trahi ce lien.

Médine Médine France (BMG) 2022 

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Médine entame une tournée dans toute la France et sera au Casino de Paris le 19/10/22.