Kalash, la déferlante "Tombolo"

Le chanteur martiniquais Kalash, à Paris, le 7 juillet 2021. © Edward Berthelot/Getty Images

D'origine martiniquaise, le chanteur et rappeur Kalash vient de sortir un nouvel album, Tombolo, avec de nombreuses collaborations dont celles de Damso, Hamza, Fanny J, Wejdene ou encore le Jamaïcain Bounty Killer. Rencontre.

Kalash, 34 ans en juin prochain, était loin d’être un inconnu avant Mwaka Moon. C’est pourtant avec ce banger irrésistible, en collaboration avec Damso, que le chanteur martiniquais a fait carton plein, culminant au top des streams en 2017. Depuis, il a sorti Diamond Rock, où il croisait le micro avec son demi homonyme Kalash Criminel et avec le rappeur américain trap Gucci Mane.

Avec Tombolo, ce ne sont pas moins de 21 morceaux qui déferlent, dans un torrent furieux de reggae dancehall, de rap, de lyrics conscients et de morceaux festifs. On retrouve Damso sur I Love You, le guerrier du dancehall jamaïcain Bounty Killer sur Everybody Falla et le crooner autotuné Hamza sur le très hot Van noir.

En journée promo parisienne, quelques jours après son retour de Saint-Martin, où il a vu Bounty Killer en concert, Kevin Valleray (son nom de naissance) s’assoie à la table d’un hôtel parisien, ôte ses lunettes noires et se pose pour 35 minutes de conversation sur la musique, les clashs, la spiritualité et le son dancehall. Microphone "check", c’est Kalash.

RFI Musique : Alors, êtes-vous riche depuis que "Mwaka Moon a fait mouche" ?
Kalash : Les gens peuvent considérer ça comme de la richesse, mais "mo’ money mo’ problems !" Plus on rentre de grandes sommes, plus il en sort de grandes. Mais pour les gens, c’est être riche, oui.

Mwaka Moon a-t-il changé votre vie ?
Ma vie avait déjà changé avec d’autres morceaux, c’est comme un crescendo. Mwaka Moon, c’est l’apogée au niveau des chiffres, mais ce n’est pas ce qui a le plus changé ma vie. Ce n’est pas le morceau qui m’a fait star, c’était avant, quand j’ai fait Bendo, Rouge et bleu feat. Booba, Taken. Là, j’avais passé un cap. Ça a vraiment changé avec l’album Kaos, mon premier Disque d’or. Le Disque d’or, je le cherchais depuis longtemps, c’est symbolique. Les artistes que j’écoutais petit ne l’ont jamais eu. C’était important de l’avoir pour nous, et pour ma carrière personnelle bien sûr.

Comment écrivez-vous les textes de vos chansons ?
Je suis comme les Jamaïcains, j’écris comme ça vient. Ça traduit l’émotion du moment. Je peux m’assoir et écrire un texte, comme Kery James, mais je suis un autre style d’artiste. Je veux que la mélodie sonne, peu importe la langue, qu’elle glisse. Je ne veux pas que les mots modifient mon intention. Je n’écris pas beaucoup, ça va très vite, dix ou quinze minutes par morceau.

Vous avez quelques textes très "sexe", notamment Van noir avec Hamza…
Le son Punany Impérial avec Prince Swanny est, lui aussi, très explicite. Je vois si je vais trop loin quand ma femme écoute. Je ne travaille qu’avec des femmes : mon attachée de presse Ikram, Marine, ma chef de projet, ma femme Clara qui est mon manager. Si ça heurte leurs oreilles, c’est qu’il y a un problème. C’est arrivé qu’elles me disent "Là, c’est limite", donc on change un lyrics ou le son ne sort pas. Mais dès que ça passe cette équipe-là, c’est bon. Elles sont très pointilleuses sur ça, un scandale ça va trop vite, avec #MeToo et tout ça. C’est ma douane !

Quel est votre opinion sur le cirque des clashs dans le rap français ?
Vous avez dit le mot, c’est comme un cirque. Avec l’âge et l’expérience que j’ai, je regarde ça et je souris, mais je ne rentre pas dedans, c’est une perte de temps. On a passé l’âge et l’ère des clashs. On est des hommes dignes. Mais quand il y en a, ça me fait rigoler, ce sont des clowns. Même en Jamaïque où c’était financièrement rentable, c’est passé. Le Sting, le festival du clash, n’existe plus. Les artistes qui se clashaient se sont tous réconciliés. Ça a été très loin : Ninjaman avait été frappé par Vibz Cartel, il a promis à Cartel la mort, le lendemain Cartel s’est excusé, Bounty Killer a frappé Beenie Man au visage… Il y a eu plein de trucs comme ça, que les gens trouvaient absurde. Le clash est censé rester musical, mais des fois, ça déborde, même en France. Mais les grands artistes que je prends comme modèles comme Bounty Killer, Mavado, etc. ont laissé tomber ces histoires de clashs. Ils sont dans la création. Ils veulent faire des gros hits.

Quelles sont vos influences dans le rap français ?
Dans l’ordre, ceux qui m’ont influencé : JoeyStarr dans Pose ton gun. La voix à la Buju Banton qu’il prend, une voix de toaster vraiment incroyable, qu’il sait faire en live. Kool Shen sur le morceau For My People, Kery James, Booba beaucoup, sur les sons et sur les prods depuis Temps Mort et Lunatic. Le dernier artiste français de hip hop qui m’a inspiré, c’est Naza. Quand il a fait Joli Bébé avec Niska, ça m’a mis une gifle. Ça m’a rappelé la musique de chez moi. C’est lui le dernier qui m’ait influencé et sinon Euphon de Gazo, j’ai adoré.

 

Que pensez-vous de la tendance actuelle du rap, qui n’hésite plus à reprendre des refrains de la variété des années 1980 ?
Il y a deux raisons qui font que le hip hop s’est majoritairement désengagé : premièrement une raison financière, les artistes veulent rentrer dans les médias mainstream, toucher plus d’argent et un public plus large. Donc, ils se déradicalisent. Deuxième raison, les artistes sont moins cultivés, moins concernés par les problèmes sociaux et la politique. Beaucoup sont incultes, ils ne connaissent rien à la vie à part "Wesh, t’as capté, ça dit quoi". On peut faire de la musique festive mais un artiste doit avoir dans son catalogue un son qui fait réfléchir les petits, qui rende hommage aux anciens combats. Maintenant, pas mal d’artistes se foutent de la réalité. Ils utilisent juste la cité pour faire joli, pour faire voyou, pas comme ils devraient en étant des défenseurs des opprimés et des haut-parleurs. Je ne leur dis pas de faire que ça, ça serait ennuyant, mais c’est trop de légèreté, trop de fête.

My Life a une ambiance gospel. Le sexe et la religion font-ils bon ménage ?
Quand je fais des sons où je parle de sexe et de choses osées, ça rejoint la religion. Je ne parle pas de partouze ou de baiser sous drogue. Pour moi faire l’amour fait partie de la Bible, donc ça ne me dérange pas de parler de ça et parler de spiritualité dans le morceau suivant. J’ai un rapport à la religion qui est très spécial. J’ai quitté la mienne, mais j’essaie de me renseigner sur toutes les autres. J’étais adventiste depuis petit. Donc ce n’était pas un choix, et toute ma famille sans exception a quitté l’église. Certains ne croient plus du tout en Dieu par rapport à des épreuves. Moi, je garde une spiritualité, je me renseigne sur l’islam, le bouddhisme, le christianisme et ses mauvais côtés aussi. Comment certains ont été forcés d’y entrer par la violence. Je crois au divin, à la force supérieure et je la crains, c’est ce qui me maintient dans un certain comportement avec les autres. Il y a des gens qui me dérangent sur terre, je sais que j’ai les moyens de les faire éliminer. Je l’aurais déjà fait plus d’une fois, mais comme je n’ai pas créé la vie, je n’en ai pas le droit, alors je ne le fais pas. J’ai des amis qui sont très riches grâce à la drogue, et si on me propose de faire partie d’un business de cocaïne, je n’y touche pas juste par rapport à ça. Pas parce que c’est illégal, mais parce que la came, c’est la mort. C’est mal vu aux yeux de Dieu, et le karma, j’y crois beaucoup. Ça me maintient dans une justesse, une hygiène mentale et spirituelle.

Vous avez longtemps craint de mourir jeune…
J’ai grandi dans le temple, j’ai un oncle qui était exorciste et j’avais ce rapport au mystique, aux démons, aux morts brutales. J’ai vu beaucoup de cadavres, de morts par balle ou par accident violent, de veillées mortuaires. Chez nous, il est de coutume de veiller plusieurs jours autour du corps. Quand tu es petit et que tu vois un mort toute la nuit, ça te fait un peu peur et ça te travaille l’esprit. C’est pour ça que j’étais obnubilé par la mienne. Il y avait le "Club des 27" déjà, et ensuite des 25 avec Tupac… dans un mois, j’ai 34 ans et il y avait les 33 ans de Jésus-Christ. J’attends qu’ils passent pour être tranquille.

Kalash Tombolo (Play Two) 2022

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