Sinsemilia fait sa mise à jour reggae

Sinsemilia publie son 7e album studio "À l'échelle de la vie". © Nicolas B

Enfants de Bob Marley revendiquant leur identité française et leurs racines multiples, les Grenoblois de Sinsemilia continuent à cultiver leur singularité. À l’échelle d’une vie, septième album en plus d’un quart de siècle d’existence, les mène sur des sentiers musicaux éloignés de ceux qu’ils ont pris l’habitude de dessiner.

Résistances. Vingt-et un an après avoir donné ce nom à leur deuxième album, les Grenoblois ont toujours le même le mot d’ordre. À leur façon, à leur niveau, avec leurs armes. Résister, par exemple, à emprunter exclusivement l’autoroute des réseaux sociaux incontournables pour communiquer, sans pour autant livrer un combat d’arrière-garde. Privilégier la relation directe – comme le groupe l’a d’ailleurs toujours fait – en envoyant à chacun par courriel des liens vidéos, audios, ou tout simplement quelques phrases pour raconter, plutôt que poster sur ses comptes officiels : voilà comment Sinsemilia a partagé la conception de son nouveau disque À l’échelle d’une vie, autoproduit comme ceux qui ont précédé.

S’il était d’usage, aux débuts du groupe, de financer de tels projets avec des bons de souscription, en 2018 une campagne de crowdfunding a été mise en place. Un thermomètre utile, quinze ans après le succès vertigineux de Tout le bonheur du monde, suivi par deux albums peu ou pas exposés médiatiquement. La démarche s’est avérée probante, au regard de l’engouement et des fonds récoltés.

"On voulait un son et un groove nouveau, mais qui reste clairement du Sinsemilia", expliquait Mike, l’un des chanteurs et porte-parole de la formation, au terme de l’enregistrement. Le lifting appliqué en studio au style musical des Sinsé sur ces dix nouveaux morceaux a de quoi surprendre. À commencer par le couple structurant basse-batterie, mais aussi les claviers, les guitares… L’essentiel résulte d’un travail de programmations, proposé par les deux chanteurs et qui a reçu l’assentiment du reste de la bande (sans que les ego la fassent exploser, une preuve supplémentaire de leur cohésion inscrite dans la durée !).

Seule la section de cuivres est venue ajouter sa touche, si indispensable, outre les voix, à l’identité du collectif. Car de fait, le fond instrumental est radicalement différent, même si Mike s’en défend : "On n’est pas passé d’un groupe de polka à un groupe de métal. Ça reste du reggae, mais avec des sonorités de 2019."

Cette évolution marquante trouve sa source dans le side project qu’il a développé depuis quelques années en compagnie de Riké, son acolyte au micro : une formule sound system, dont le principe était d’interpréter le répertoire du groupe sur des riddims (instrumentaux) reggae de tous styles et de toutes époques. "Ce qui ne devait être à la base qu’un délire pour nous aura en plus été une vraie source d’inspiration. Une grande partie du nouvel album de Sinsemilia aura été écrite et composée par Riké et moi pendant cette tournée. Il sera clairement marqué par cette aventure", écrit Mike dans l’ouvrage Souvenirs d’un Sinsemilia qu’il vient de publier en parallèle.

Dans ces pages écrites avec un style jouant la carte de la proximité, il dit également ses craintes de se répéter dans l’écriture, avec le temps qui passe et les albums qui s’enchaînent, mais aussi l’attention particulière qu’il porte aux effets que ses paroles sont susceptibles d’avoir. Faut-il en déduire que cette double ligne de conduite réduit son périmètre en tant qu’auteur ? "Non, ça pousse à l’exigence", réplique-t-il, assurant que le propos sur les nouveaux morceaux n’est en rien "aseptisé".

 S’il a jeté les textes "plein de colère, de tristesse" écrits lors de la nuit du 13 novembre 2015 où la salle de spectacles du Bataclan fut le théâtre d’un attentat sanglant, c’est parce qu’il a préféré tourner les choses autrement, en faire "une chanson pleine de vie" : Vis, ma fille se situe sur le même terrain que Tout le bonheur du monde, adressée à la prochaine génération.

La tentation du regard en arrière, déjà présente avec Flashback en 2015 sur le CD Un autre monde est possible, se décline cette fois à travers le titre éponyme A l’échelle d’une vie. Mais avec une tout autre focale. "Elle exprime le fait qu’on a vu de nombreuses fois l’impossible se réaliser. Quand on était jeunes, on militait pour que Mandela soit libéré. Non seulement il l’a été, mais il est devenu président de la République. On a aussi grandi avec Reagan à la tête des États-Unis, et on a vu ensuite un homme noir élu président au pays du Ku Klux Klan. Tout ça est source d’espoir", estime Mike, qui considère a posteriori ce morceau comme une sorte de "fil rouge" de l’album.

Pour l’aider à "tirer vers le haut", il a aussi lancé quelques invitations à ceux croisés en route à différentes périodes et avec qui des liens se sont noués : Guizmo et Balik, respectivement chanteurs de Tryo et Danakil, ou encore le Guyanais grenoblois Patko ainsi que le reggaeman anglo-jamaïcain Macka B, déjà là en 1998 à l’époque de Résistances. Sinsemilia évolue, mais garde le sens de la famille.

Sinsemilia À l’échelle d’une vie (Echo productions) 2019

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