Jahkasa, le griot converti au reggae

Le reggaeman burkinabè publie son 3e album intitulé "Née chikora". © MaronRprod

Avec son balafon, le chanteur et musicien burkinabè Jahkasa contribue à ouvrir de nouvelles perspectives au reggae africain, en pleine régénérescence. Pour son troisième album Née chikora, il s’est allié les services d’artistes réunionnais qui ont su libérer le potentiel de sa musique.

Dans les mots, dans l’attitude de Jahkasa, elle transparaît à tout moment : la fibre du reggae, avec tout ce que cela peut avoir de subversif, vibre au plus profond de son être, au point de donner l’impression de répondre à un besoin vital, d’exprimer une urgence existentielle. Le chanteur trentenaire s’enflamme sans retenue pour dénoncer, condamner et aussi espérer.

Son troisième album, Née chikora, est imprégné de cet état d’esprit. Esprit raciste, Oppresseur Babylone, FCFA – Nos dirigeants africains avec le groupe réunionnais Natty Dread ou encore Gare à vous, mise en garde adressée aux chefs d’État africains, sont des chansons qui possèdent cette saveur faisant à la fois la spécificité et le charme du reggae africain francophone, depuis qu’Alpha Blondy en a défini les contours et que Tiken Jah Fakoly les perpétue.

C’est d’ailleurs la découverte de ce dernier en 2003 qui agit sur le Burkinabè comme une révélation et bouleverse son approche de la musique. "Il a attiré mon attention à travers ses messages lancés aux griots, dont je fais partie", rappelle Karim Sanou, qui explique s’être senti tout à coup valorisé par le discours de l’Ivoirien.

À l’époque, le jeune garçon baigne dans un monde dominé par la culture traditionnelle, façonné par son environnement familial. Il est déjà balafoniste soliste dans la formation Allah-Deme qu’il a rejointe après son arrivée à Ouagadougou, la capitale, en provenance de Kemena, ce village proche de la frontière du Mali où il est né. Avec cette troupe, en 2001, il a eu l’occasion de jouer en Europe – en l’occurrence la Belgique –, à seulement onze ans ! Entre événements officiels et animations qui sont le quotidien des griots, il multiplie les collaborations locales et apparaît même dans le long-métrage Delwende du réalisateur Pierre Yameogo, sélectionné au Festival de Cannes en 2005.

Reggae balafon

En parallèle, sa rencontre avec le reggae l’amène à apprendre la guitare en autodidacte, développant un jeu particulier. Un premier essai dans ce genre musical, avec Femmes africaines, l’incite à approfondir, ce que confirme Sababu en 2011, où le reggae balafon qu’il souhaite mettre en avant pour en faire son identité musicale commence à prendre forme.

L’idée n’est pas vraiment nouvelle, puisque le Guinéen Seyni Kouyaté l’avait déjà travaillée sur plusieurs albums avec son groupe Yeliba au tournant des années 2000, mais Jahkasa insiste sur leurs styles "différents". Son approche ? "On peut enlever la batterie et d’autres instruments pour tout jouer de façon traditionnelle, comme si ça n’avait jamais été pensé en mode reggae", résume-t-il.

Pour Née chikora, l’artiste basé à Lyon depuis près d’une décennie a remanié les effectifs avec lesquels il avait conçu en 2012 Pompe à fric, qu’il décrit comme "fait avec les moyens du bord", puis Enfants du pays en 2015. Pour ce troisième volume, il voulait une adhésion totale de ses musiciens à son projet, mais aussi franchir un palier, en particulier au niveau du son.

Si l’enregistrement en studio réalisé sur le principe du live (tous ensemble) a porté ses fruits, à savoir conférer aux morceaux une énergie collective, il restait à trouver celui qui, en bout de chaîne, optimiserait cette matière vivante lors de la phase cruciale du mixage. "J’ai envoyé les fichiers à des ingénieurs du son qui m’ont dit qu’ils ne comprenaient rien à ma musique. Ça fait peur, tu te dis que tu t’es trompé !", se souvient Jahkasa.

Du côté de La Réunion

Grace au groupe réunionnais Natty Dread, avec lesquels des liens s’étaient noués lors de séjours successifs dans l’océan Indien (et qui avait enregistré l’album Bamako Roots Reggae au Mali en 2004), il est mis en relation avec l’un des membres d’une autre formation reggae de l’île, Kom Zot.

L’essai sur Ma tradition comble les espérances du Burkinabè, qui entend enfin dans sa musique finalisée ce qu’il avait en tête. Les autres titres suivront pour recevoir le même traitement dans l’hémisphère sud, avec en outre une participation renforcée des artistes locaux au micro, qu’il s’agisse du nouveau venu Tiyab installé en métropole ou du vétéran Luciano Mabrouk de Kom Zot. Autant de connexions qui servent la philosophie du rassemblement chère à Jahkasa. Le reggae sait aussi tirer profit de la mondialisation.

Jakhasa Née chikora (MaronRprod/ L'Autre distribution) 2019
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Interview : Sébastien Jédor / Réalisation : Mathilde Lavigne