Habib Koité, transcender les doutes et les différences

Habib Koité. © Margot Canton Lamousse

Habité par la volonté de faire de la musique une arme de rassemblement, la tolérance chevillée au corps et à l'âme, Habib Koité est sans conteste l'un des artistes africains les plus actifs sur la scène internationale depuis plus de deux décennies. Avec Kharifa, son sixième album, le chanteur et guitariste malien ne craint pas de sortir au besoin de sa zone de confort, élargissant le champ de son identité musicale tout en lui conservant une couleur singulière.

RFI Musique : Vous avez exploré de nouvelles voies à travers ce nouvel album, qu'il s'agisse ici de programmation et d'utilisation du logiciel Autotune, là de reggae... Était-ce un moyen de vous remettre en question ?

Habib Koite : Quand je fais un nouvel album, je m'interroge : qu'est-ce que je vais jouer encore ? Ça me pèse beaucoup. C'est pour ça que j'ai demandé à mon fils, qui vit à Bruxelles depuis sept ans où il a fait ses études d'ingénieur du son, de m'envoyer des sons, parce qu'il passe son temps à ça dans son studio. Deux jours plus tard, il m'en a envoyé dix, alors que moi je transpire au moins un mois pour en faire un seul ! Mais il les avait fait en pensant à mon style de musique, alors que je voulais avoir son inspiration, qu'il ne le fasse pas par rapport à moi. Il m'a renvoyé iVazi, auquel j'ai ajouté une partie, des choeurs... C'est très intéressant d'entrer dans la sensibilité de son fils, sa façon de penser la musique avec tout l'environnement numérique.

Si la nouvelle génération est à l'honneur sur votre album avec votre fils CT Koité et votre neveu Mbouillé Koité, prix RFI Découvertes 2017, il y a aussi des anciens, comme le guitariste Sekou Bembeya. Que représente pour vous cette figure de la musique guinéenne ?

C'est quelqu'un que j’idolâtre depuis que je suis petit ! Il y a dix-huit ans, il est venu chez moi à Bamako alors que je n'imaginais pas qu'il pouvait me connaître ! Quand je l'ai reconnu, je ne savais plus où me mettre. En fait, il avait entendu ma façon de jouer la guitare et il voulait me voir. Ça m'a beaucoup touché. Il y a un an, je l'ai invité, pour qu'il retrouve son rival des années 70, Djelimady Tounkara, qui était dans le Rail Band. C'étaient de grands amis qui ne se voyaient plus parce que leur musique est devenue une musique du passé. J'ai organisé une soirée avec eux à l'Espace Maya, un lieu que je possède. Je n'ai pas fait beaucoup de publicité mais la télé malienne est venue avec son plus gros camion de reportage pour filmer la soirée ! Ensuite, je l'ai amené en studio. Il a pris la guitare et il a fait le morceau qui s'appelle Tanatê, en ajoutant une seconde ligne sur la première. Mais je ne savais pas comment la chanter. Parce qu'il y a un lien entre les notes que ma guitare joue et celles que ma voix prononce, et là c'est lui qui jouait de la guitare...  Il m'a montré comment faire, donc c'est un morceau d'une tout autre couleur que celle que j'ai habituellement.

Il y a aussi une référence à votre compatriote Boubacar "Karkar" Traoré, dont la chanson Je chanterai pour toi vous a inspiré Ntolognon. Que vouliez-vous mettre en avant ?

Karkar est comme mon grand frère. On rigole beaucoup ensemble. Souvent je lui dis que je vais marier sa fille parce qu'il a de très belles filles, et quand je dis ça, il me boxe et répond qu'il ne va pas donner sa fille à un mauvais garçon ! "Si tu savais combien je t'aime", c'est un refrain qui a toujours tourné dans ma tête depuis des années. J'ai essayé de faire un morceau en partant juste de cette phrase-là, de créer un autre registre que lui, en m'inspirant du générique d'un film sur Pablo Escobar, avec une musique colombienne qui tourne d'une façon que j'ai beaucoup aimée. J'ai cherché à donner cette couleur aux paroles de Karkar et j'en ai ajouté d'autres, en dédiant ça à la camaraderie.

Mandé est un morceau que vous chantez dans la langue des Dogons, qui n'est pas la vôtre. Est-ce une façon de montrer que pouvez le faire parce que vous êtes Malien ?

C'est exactement le message. Et c'est ma démarche depuis 25 ans. J'ai cette idée arrêtée dans la tête de créer un pont entre les différents groupes ethniques au Mali. J'ai toujours voulu aller vers l'autre à travers la musique et j'ai eu des résultats avec ceux qui m'entendent chanter "leur" musique. Quand j'ai fait un projet avec des musiciens du Nord du Mali – Afel Bocoum, des musiciens d'Ali Farka Touré, des Tamasheqs – ils m'ont raconté que bien des années auparavant ils avaient entendu un morceau que j'avais fait sur un rythme takamba chanté en songhaï. Ils avaient reconnu que ce n'était pas l'un d'entre eux mais ils ne savaient qui était derrière cette chanson. Quand ils ont su, ils m'ont félicité, ils ont parlé de mon imagination, se sont demandés comment j'étais arrivé à sortir une musique comme celle-là. Cette réaction, c'est ce que je cherchais, pour que ça nous rapproche. Et puis j'ai fait ça aussi dans d'autres langues du Mali. J'essaie de le faire le mieux possible, avec respect. Sur cet album-là, j'ai essayé un morceau reggae. Parce que j'ai des dreadlocks, on me prend pour un rasta man, ce que je ne suis pas, mais j'écoute beaucoup le reggae. Surtout les live, comme ceux de Burning Spear. J'aime la rigueur, la discipline musicale des instrumentistes dans ses concerts, le swing que ça donne. Comme il y a beaucoup de jeunes qui aiment le reggae, j'ai eu envie d'essayer. Avec des paroles qui mettent en avant la tolérance, l'échange.

N'est-ce pas aussi la philosophie de Playing For Change, ce projet musical qui réunit par la technologie des musiciens de tous les continents et auquel vous avez déjà participé à plusieurs reprises ?

Oui, faire jouer ensemble et enregistrer des musiciens dans leur environnement naturel, l'un dans un parc ou dans la cour de sa maison, et l'autre à des milliers de kilomètres, c'est symbolique. Playing for change fait la démonstration que l'on peut se rencontrer, malgré les différences culturelles. Qu'on peut s'harmoniser. C'est ce dont le monde a besoin, pour que les gens puissent vivre dans la paix, parce qu'il se passe des choses qui nous surprennent. Des violences entre les gens qui ne se tolèrent plus. C'est très surprenant de voir qu'un sentiment comme ça peut naître de l'homme alors qu'on a tellement de points communs, de belles choses à échanger, à se donner. Mais certains préfèrent se débarrasser de l'autre.

Vous faites allusion à ces attaques meurtrières entre villages qui se sont multipliées ces derniers temps dans votre pays  ?

Au Mali, ce qui se passe, c'est vraiment fou. Ce n'est pas possible. Je me dis toujours que je suis dans un cauchemar. Peut-être que je vais me réveiller et voir que j'étais dans un mauvais rêve. Aller tuer volontairement son prochain, ça va soulever beaucoup de colère dans la famille de la victime. Parce que c'est contre nature. Alors bien sûr cette colère va générer un sentiment de vengeance. Mais que cela arrive chez nous, je n'y crois pas. J'ai vécu plus de 50 ans au Mali donc je connais mon peuple, mon pays, la mentalité, les us et coutumes, les cultures... Je suis sûr que c'est une manipulation. J'en suis persuadé. Est-ce que ceux qui font ça ne sont pas des gens qui se maquillent et disent qu'ils viennent du village là-bas alors que ce n'est pas vrai. Les Peuls et les Dogons ont vécu ensemble au Mali, ce sont des cousins à plaisanteries. Les Dogons se sont installés sur les falaises de Bandiagara, à côté des Peuls. Ils avaient besoin les uns des autres, ils ont fait des échanges, ils se sont mariés entre eux, et tout ça sur beaucoup de siècles. Bien sûr, comme dans tous les milieux ruraux en Afrique, il y a toujours eu des échauffourées entre cultivateurs et éleveurs. Mais c'était des engueulades, des différends que le chef de village réglait. Ce n'était jamais arrivé à ce niveau-là. J'espère que les hommes vont revenir à de meilleurs sentiments.

Habib Koité Kharifa (Contre-jour) 2019
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