Marcus Gad, missionnaire reggae

Marcus Gad. © Valentin Campagnie

Fruit d'une collaboration internationale inédite qui honore le reggae français tout en s'avérant pertinente et efficace sur le plan artistique, le 2e album de Marcus Gad se démarque par l'atmosphère qu'il dégage. Entre apaisement et profondeur, Rhythm of Serenity est à l'image du chanteur ultramarin, pour qui la musique popularisée par Bob Marley est d'abord le véhicule d'un message et de valeurs.

Sur son île de Nouvelle-Calédonie située en plein océan Pacifique, à 2000 kilomètres des côtes australiennes et 16 000 kilomètres de Paris, Marcus Gad pouvait difficilement imaginer un tel scenario. Mais les routes de la musique s'affranchissent des distances comme de toutes sortes de frontières. Et il suffit parfois d'un courriel pour passer du rêve qu'on s'interdit presque de formuler à la réalité. Le chanteur presque trentenaire, auteur d'un premier album en 2017, reconnait volontiers qu'il a eu "du mal à y croire" quand il a pris connaissance, il y a deux ans, du message envoyé par l'un des artisans de la musique de Midnite.

Depuis qu'il a découvert à l'adolescence ce groupe des Îles Vierges, sur le conseil d'un ami qui lui avait prédit à juste titre que cela allait lui "changer la vie", Marcus fait partie de ceux, nombreux, qui l'ont érigé en référence du reggae. "Un talisman qui t'aide à t'élever", dit-il au sujet de cette formation ovni, révélée dans les années 2000 et incarnée par le mystique Vaughn Benjamin (décédé fin 2019), qui exprime une approche singulière de la musique, en dehors de tous les formats (des dizaines d'albums en quelques années, des concerts de quatre heures avec des chansons de trente minutes...) et balance un son ciselé pour la transe.

"C'est vraiment ce qui m'a mis sur le chemin de la musique spirituelle et consciente. Si je fais de la musique, c'est pour des raisons similaires. Pour apporter un réveil. Pas du divertissement", résume le Français d'outre-mer. Alors quand le musicien-producteur Andrew "Moon" Bain lui propose une collaboration – après avoir entendu ses chansons au Costa Rica !  –,  il y voit non seulement une "confirmation" mais aussi une forme de "légitimité", lui qui rappelle en souriant que le cliché du reggaeman lui correspond peu : "Je suis blond aux yeux bleus."

À l'instinct, sur l'instant, selon la méthodologie choisie pour le projet, il écrit les textes de l'album Rhyhm of Serenity en se laissant inspirer par les instrumentaux composé de l'autre côté de l'Atlantique par son partenaire, le retrouvant de temps à autre en studio. Tout en se fondant dans le décor musical, il se l'approprie, respecte l'esprit de ce reggae qui apaise autant qu'il prend son temps. En anglais, pour l'essentiel, mais aussi en français. Une première dans son répertoire. À travers Pouvoir, il lance "un cri du cœur pour les peuples indigènes, d'où qu'ils soient, pour qu'ils conservent leurs traditions."

Kanaky

Issu du peuplement de forçats de la Nouvelle-Calédonie où sa famille est présente "depuis des générations", Marcus entretient avec son île une relation très forte. Douloureuse aussi, sur le plan personnel. S'il est né après les "événements", comme on nomme la période troublée entre partisans et adversaires de l'indépendance durant les années 80, il éprouve l'irrépressible besoin de défendre ceux que certains de ses proches ont combattu.

Longtemps, les faits lui ont été cachés. Il les a découverts en métropole, où il était venu après le bac. "Du coup, j'ai arrêté mes études et je suis parti à Tiendanite, la tribu de Jean-Marie Tjibaou, pour me poser pendant quelques semaines. Parler avec les gens. Entendre leur version de l'histoire, vu qu'on ne m'avait rien raconté", explique celui qui, en outre, a passé son enfance à jouer avec les enfants du leader kanak assassiné en 1989.

Son engagement pour la "Kanaky", terme qu'il préfère pour désigner cette terre isolée de l'hémisphère Sud, n'a cessé de se renforcer au fil du temps. Sa rencontre avec Jean-Yves Pawoap, chanteur quinquagénaire du groupe A7JK très populaire et chef de la tribu de Pombei, y a contribué. "Ça a été un coup de foudre pour nous comme pour le public", assure-t-il tout en rappelant la situation : "Socialement, on était diamétralement opposés, mais on s'est retrouvé en musique lorsqu'on a été invité à faire une émission de télé ensemble. Du jour au lendemain, on a été appelé pour jouer partout sur l'île. Le seul fait qu'on soit ensemble, c'était déjà énorme dans ce pays, ça a énormément touché les gens."

Conscients de la force du symbole et de ce que leur association représente chez eux, les deux artistes poursuivent l'aventure et "le partage" lorsque l'occasion se présente. Après avoir fait venir son aîné sur sa tournée en Europe en 2018, organisée pour défendre son album Chanting, Marcus lui a proposé de le retrouver avec son groupe à La Réunion où il devait se produire en juin (date annulée en raison de l'épidémie de Covid-19). Avec l'envie de le mettre en contact avec les acteurs du maloya comme Danyèl Waro. "Ils ont réussi à conserver leurs instruments traditionnels alors que ce n'est pas du tout le cas de la musique kanak », explique le chanteur, loin d'être focalisé sur les rythmes venus de Jamaïque. "Le reggae, c'est la musique que j'ai choisi pour m'exprimer. C'était évident. Mais j'en écoute peu", concède Marcus, quitte à surprendre. 

Davantage sensible à la soul de Donny Hateway, il "adore les musiques du Mali" et rêve d'un featuring avec les Touaregs de Tinariwen ! Dans cette ouverture sur le monde, il y a probablement une part d'héritage de Midnite, son groupe modèle, adepte du décloisonnement. "Pieds nus, en stop et sans argent", il a déjà multiplié les périples en Ethiopie comme en Inde ou en Amérique du Sud. Être citoyen du monde n'est pas qu'une belle idée philosophique, c'est aussi pour lui une réalité.

Marcus Gad Rhythm of Serenity (Baco Records) 2020
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