Baco organise le rapatriement musical

Le chanteur mahorais Baco publie son nouvel album en triptyque : "Rocking My Roots". © Felix Baudouin

À travers son nouvel album en triptyque intitulé Rocking My Roots, le chanteur mahorais Baco emprunte des chemins très différents pour exprimer sa personnalité artistique : de sa fusion rythmique atypique entre l'Afrique et les musiques occidentales héritées de l'esclavage à l'hommage aux maitres funk soul des années 1970, le quinquagénaire parisien d'adoption livre le fruit d'une longue réflexion musicale, sans oublier d'en présenter l'aspect live.

RFI Musique : Sortir un triple album en 2020, est-ce une sorte de pied de nez aux formats et aux impératifs du marché de la musique de nos jours ?
Baco : Je suis toujours un peu décalé. J'avais arrêté de tourner depuis 2003 pour faire notamment des illustrations sonores, et quand j'ai repris, j'ai préféré aller dans ma direction, comme d'habitude, au lieu d'être dans un format déterminé. Et puisque j'ai beaucoup de choses à raconter, il fallait bien au moins trois CD !

En 2010, il y a tout de même eu l'album Kinky Station. Le travail que vous présentez aujourd'hui avait-il déjà débuté avant ?
Le style lui-même, oui, c'est quelque chose sur lequel je cogite, que je maquette et remaquette depuis vingt ans ! Je cherchais les éléments nécessaires et, avec le temps, c'est devenu plus clair, donc le projet avec ses trois volets m'a pris les sept dernières années. Pour Kinky Station, c'était tout autre chose: je me racontais par rapport à mon environnement, les gens avec qui j'avais grandi, notre histoire à Paris. J'avais seize ans quand je suis arrivé.

Quelle était votre idée directrice sous-jacente, en particulier sur le premier volume que vous consacrez à un style que vous baptisez R'n'G ?
Je voulais ramener Chuck Berry chez lui, je voulais ramener Afrika Bambaataa en Afrique. Tout est parti du contraste entre l'expression de la forêt et du béton. La forêt a sa résonance, son grondement. Cet aspect percussif, il est central pour tous les Africains. Au fur et à mesure, c'est devenu une histoire qui raconte comment la diaspora africaine, malgré la souffrance, a offert au monde aujourd'hui un patrimoine qui est le nôtre à tous: le rock, le reggae, le rap. Je voulais les poser sur le (n')goma, le tambour.

Sur le deuxième volet, les styles abordés sont très différents. On pense notamment à Manu Dibango sur Mafu. Est-ce un clin d'œil délibéré ?
Il y a beaucoup d'artistes qui m'ont inspirés dans les années 1970, par ce côté funk soul, notamment Manu Dibango, mais aussi les Last Poets avec leurs percussions, on encore les films comme Shaft. Le deuxième volume, c'est pour rendre hommage aux créateurs de ces styles, et qu'on ait l'impression de retourner à cette époque.

Le rock, le reggae et le rap sont des musiques qu'on qualifie de binaires, alors que le tambour tel que joué en Afrique est plutôt ternaire. Comment avez-vous dépassé ces spécificités ?
Dans toute famille, il y a deux parties : grand-mère, grand-père, père, mère, etc. Et à côté, tu as un troisième élément, innommable, indéfinissable, impalpable, mais qui est très présent : l'esprit. Cela s'exprime beaucoup par le tambour. J'ai voulu qu'il y ait le socle de l'expression de l'Afrique, avec sa pulsation. Ceux qui sont partis il y a 400 ans (référence à l'esclavage, NDLR) sont souvent dans les musiques binaires, mais pas complètement : par exemple, dans le reggae binaire, on tend vers le ternaire mais ce n'est pas accentué.

Quand vous retournez à Mayotte, reconnaissez-vous l'île que vous avez laissée il y a près de quarante ans ?
C'est pratiquement une autre île. Si je regarde de loin, je peux trouver que ça ressemble. Mais plus je zoome,village par village, chemin par chemin, plus c'est une autre Mayotte. On ne peut pas revenir en arrière et rien n'est figé. Je souhaite juste une île harmonieuse. Comme disait ma grand-mère, "tu ne peux pas planter du riz et t'attendre à récolter du maïs". Si tu plantes du malheur, tu vas récolter du malheur; si tu plantes des sourires, tu vas récolter des sourires.

Quels sont les souvenirs d'enfance de Mayotte qui sont le plus profondément ancrés en vous ?
Mon grand père. Tous les jours, à 18h, quand que le soleil se couche, il me cherche dans le village, on s’assoit dans un coin et il me donne un petit fond de son rhum en me disant "tiens, c'est bon pour toi". Il ne buvait jamais plus qu'une gorgée ! Et les soirs de pleine lune, souvent on dort sur la place publique, parce qu'il s'y passe beaucoup de choses : soit on appelle un ancêtre, soit des groupes s'installent pour des contes, pour discuter... C'est plus tard que je me suis rendu compte que je m'étais rassasié de ces moments. Ceux qui m'ont aidé à être moi-même, à me renvoyer toutes ces images, c'est Bob Marley et les autres du reggae. Il m'ont renvoyé chez moi. Je partais pour l'Occident, et ils me chantaient l'Afrique dans les oreilles. Assez tôt, j'ai conservé ces images qui ont marqué mon enfance et m'ont permis de parler de ce que je suis, de ne pas être faux avec moi-même, jusqu'à pourvoir exprimer aujourd'hui mon R'n'G.

Il y a parfois dans votre façon de vous exprimer comme dans votre façon de voir les choses une certaine proximité avec Alpha Blondy. Fait-il partie de ceux qui vous ont inspiré ?
C'est différent. En tant qu'Africain, c'est un grand monsieur. Mais moi j'étais déjà nourri par la bande de Marley, Tosh... Ils m'ont permis d'aller lire Marcus Garvey, de découvrir Paul Boggle... Ça m'a amené dans la diaspora afro-américaine et caribéenne. Avec Alpha, on se ressemble. On fait partie de ceux qui n'ont pas bougé, qui sont restés sur le continent – Mayotte en est tout près. Dans nos expressions, il y a une similitude, une normalité, que l'on trouve du nord au sud de l'Afrique.

Baco Rocking My Roots (Mioi Asso) 2020

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