Pierpoljak, le point de bascule

Le reggaeman français Pierpoljak publie l'album "La roue tourne Igo". © Koria

À la toute fin des années 1990, il a marqué le reggae en France avec ses tubes nonchalants et sa voix traînante. En 25 ans, Pierpoljak a connu la gloire, mais aussi une sérieuse déveine. Dans son nouveau disque, La roue tourne Igo, il se frotte un peu aux sonorités électroniques, et évoque son passage par la case prison. Depuis les environs de La Rochelle, la ville où il vit désormais, il nous a racontés ce moment de basculement. 

RFI Musique : À quel endroit ce nouveau disque a-t-il été imaginé ? À la Jamaïque, où vous avez beaucoup voyagé, ou en France ?
Pierpoljak : Je l’ai imaginé et écrit en France. Le titre La roue tourne Igo, ça veut dire que la vie est imprévisible et qu’il ne faut jamais dire jamais, parce que tout peut se passer. L’inspiration générale de cet album, c’est la détention, puisqu’en 2017, j’ai été incarcéré. Je n’ai pas écrit de chansons là-bas, mais j’ai emmagasiné beaucoup de choses. En sortant, le temps que je me remette un peu les idées en place, les chansons ont commencé à venir...

Ce que vous racontez dans ce disque, c’est l’expérience de la prison. Ce n’était pas la première fois pour vous, puisque vous aviez déjà fait de la prison dans votre jeunesse.
Moi, j’ai commencé très mal et très jeune. La première fois, c’était à 16 ans, au Centre des jeunes détenus (CJD) de Fleury-Mérogis. La deuxième, c’était en Angleterre, à 18 ans. La troisième fois, j’avais 19 ans, c’était à nouveau à Fleury-Mérogis. C’était pour des vols, des bagarres, etc. C’était mérité. C’est aussi pour ça que j’ai appelé cet album comme ça, parce qu’après, ma vie a complètement changé et heureusement ! Là, 34 ans après, je me suis retrouvé pour une quatrième fois en taule. En général, quand on y va, c’est qu’il y a un truc qui s’est mal passé. Le titre de l’album, je l’ai pompé sur un graffiti qui était gravé sur la porte de la prison. Je n’avais aucune chanson, mais je me suis dit que si je refaisais un disque dans ma vie, il s’appellerait La roue tourne Igo.

Vous êtes resté combien de temps en prison ? Et pour quelles raisons y êtes vous allé ?
Cette fois-ci, j’ai été condamné à 16 mois ferme et je suis ressorti en conditionnelle au bout de six mois et demi. Les raisons à la base, c’est des questions de pensions alimentaires et d’accord verbal que je n’ai pas respectés avec la maman d’un de mes enfants. Ce qui n’amène pas forcément en prison. Mais surtout, ce qui s’est passé, c’est que j’ai complètement zappé plusieurs rendez-vous avec le juge, un jugement en appel. À la fin, il en ont vraiment eu marre de moi, ils ont vraiment pensé que je me foutais de leur gueule et ils m’ont condamné sèchement pour être sûr que j’y aille. Je trouve ça injuste, mais quelque part, je n’y suis pas pour rien dans tout ça. Ça m’a servi de leçon, on va dire, et puis franchement ça m’a fait du bien.

Dans ce disque, vous dîtes : "Grandir à la cité, faire des séjours prison, ce n’est pas une fierté, c’est un karma". Il n’y a vraiment aucune fierté là-dedans ?
Il n’y a aucune fierté d’aller en prison et de grandir à la cité, non. Franchement, ce n’est pas une belle carte de visite. C’est de la merde. C’est pas la honte non plus, mais ce n’est vraiment pas honorable, ni valorisant.

Quand vous faîtes cette chanson, Clarks aux pieds, c’est une chanson assez légère finalement. C’est une "ganja tune" (2) traditionnelle.
Ce n’est pas une "ganja tune".

Ah, ben, vous dîtes quand même que vous avez "la chaussette qui fouette la ganja" !
(Avec le sourire dans la voix) Alors, c’est une "ganja phrase" ! En Jamaïque et dans le reggae, les Clarks, c’est iconique. Tout le monde porte ces chaussures.  Les chansons sur les Clarks, c’est pas moi qui les aient inventées, il y une vingtaine de chansons qui ont été faites depuis au moins 35/40 ans. On me dit que j’ai copié Vybz Cartel. C’est super Vybz Cartel, j’adore, mais ce n’est pas lui qui a inventé les Clarks et qui a fait la première chanson sur les Clarks. La "ganja tune", c’est un exercice quasiment obligatoire quand on est artiste de reggae. Même ceux qui ne fument pas de joints en jouent. Les Clarks, ce n’est pas un sujet aussi répandu que la ganja, mais d’après moi, si t’es un véritable artiste de reggae, que tu kiffes la Jamaïque, tu fais ta chanson sur les Clarks. Comme moi, Daddy Mory est un passionné de la Jamaïque, et je savais que ça allait le faire avec lui. Ça fait une très bonne chanson, mais c’est une "Clarks tune" !

Une autre chanson de ce disque s’appelle Gueuler c’est pas la peine. Ça ne servirait à rien de crier à l’injustice ?
Tous les gens qui sont en prison ne sont pas là par pure injustice ! Mais gueuler, taper dans la porte, ça va bien 5 minutes. C’est que je dis : "Gueuler, c’est pas la peine / T’es un bonhomme et tu te tais". Il faut savoir que c’est très bruyant une prison. Le jour et la nuit, il y a des hurlements et toutes sortes de bruits qu’on n’entend pas dehors. Quand tu fais le malin en prison, de toute façon, tu finis au mitard, le cachot de la prison, tu perds des remises de peine, et en revenant du mitard, on te change de cellule. Ce qui ne sert à rien. Franchement, les vrais bandits ne sont pas là en train de crier. Ils font leur truc, ils essayent d’avoir le moins de problèmes possible avec les surveillants et les autres détenus. Mais là, je te parle du mitard, je suis parti très loin, alors qu’au moment où je te parle au téléphone, j’ai l’océan sous les yeux, avec une très belle plage, et c’est très beau !

Si on reprend l’histoire du reggae, il y a quand même beaucoup d’histoires de mauvais garçons, ce qu’on appelle les "rude boys". Et puis dans votre discographie, il y a aussi cette relation ambiguë aux gangsters, une sorte d’admiration. Avez-vous le sentiment que ça a été le cas pour ce disque ?
C’est tout à fait le cas pour ce qui me concerne en général. Malgré moi, je suis fasciné par les bandits et les gangs. D’ailleurs, j’ai déjà cité Jacques Mesrine et beaucoup d’autres gangsters dans mes chansons. C’est vrai que le reggae jamaïcain, c’est très lié avec la violence. C’est même plus que lié, ça sort de là. C’est quelque chose que les occidentaux ont du mal à accepter. Ils n’aiment pas ce côté-là du truc, qui est pourtant très réel.

Votre carrière est longue maintenant. Vous avez connu des succès énormes, mais aussi de sérieux revers de fortune. Quel regard avez-vous sur votre parcours jusqu’à présent ?
(En riant) Je suis obligé de constater que ma vie est chaotique mais pas ennuyeuse. Ma vie est chaotique et merveilleuse en même temps !

(1) Igo : un ami en argot.
(2) Les chansons ventant la culture de la marijuana. Parmi les plus célèbres : Legalize It de Peter Tosh, Police in Helicopter de John Holt, Sinsemilia de Black Uhuru, Medication de Damian “Jr
Gong” Marley...

Pierpoljak La roue tourne Igo (Verycords) 2020

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