Blakkayo, la bienveillance du seggae mauricien

L'artiste mauricien Blakkayo. © Jean-Paul Mussoodee

Sous les tropiques de l’océan Indien, Blakkayo cultive depuis plus de deux décennies, à travers divers projets musicaux, les fruits de la rencontre entre le reggae jamaïcain et la culture de l’île Maurice. Soz Serye, son nouvel album qui est aussi le premier destiné à la scène internationale, en dévoile toute la richesse.

Donner du sens à ses textes en créole, véhiculer des "messages" dans ses chansons revêt un caractère essentiel pour Blakkayo, rejeton du mouvement seggae apparu sur ce petit bout de terre situé à près d’un millier de kilomètres à l’est des côtes de Madagascar. La musique a une fonction sociétale, estime le Mauricien : "C’est comme un Code de la route. Sinon tu fais n’importe quoi dans la vie." Nul besoin de chercher ailleurs la raison pour laquelle le jeune quadragénaire a repris du service alors qu’il pensait avec humilité "laisser la place" après sa "trilogie" d’albums – dont le dernier Love n Respect paru en 2009 lui avait permis d’être finaliste du Prix Découvertes RFI.

Je sens que la jeune génération a besoin de moi", explique-t-il pour justifier ce retour qui s’est concrétisé avec Soz Serye ("chose sérieuse", en français). Lui qui a grandi en écoutant à la maison les artistes locaux du courant "santé angazé" ("chanté engagé"), tels que Soley Ruz et le Grup Latanier, était imprégné de cette "philosophie" quand il a intégré au milieu des années 90 le groupe OSB (Otentikk Street Brothers), après avoir d’abord fait partie de son fan-club.

Tant sur le fond que la forme, le quatuor a prolongé l’œuvre des pionniers du seggae, à la fois en ancrant définitivement cette musique dans le paysage musical mauricien, avec ses codes, et en maintenant un esprit militant. Mais il lui a aussi apporté une autre dimension, plus urbaine, sous l’influence du rap et du dancehall jamaïcain.

Nouvel album

Ces différents éléments se retrouvent dans les 22 chansons réunies sur Soz Serye, jouées par une partie des membres du backing band baptisé Otentikk Groove avec lequel Blakkayo a ses habitudes, depuis l’époque où ils accompagnaient son groupe. Les automatismes sont là, la symbiose s’entend, car tout semble fluide, naturel. D’autant qu’en solo, ici, son registre ne s’éloigne guère de celui du collectif avec lequel il s’est fait connaître, au point que nombre de titres sur le plan musical (Pou Ena Zalou, Kontrole, Rwana, Dan To Lespri) auraient tout à fait pu trouver leur place sur un disque d’OSB.

À défaut de surprendre, ces sonorités des guitares, ces arrangements de cuivres, cette façon si particulière de doubler les voix sur certains mots, à certains moments, trouvent ici une de leurs expressions les plus abouties, parfaitement servies en termes de postproduction (mixage, mastering). Une autre qualité de l’artiste se dégage au fil de l’écoute, et notamment sur Vey Lor Nou : son sens de la mélodie, celle qui se fait évidente dès le premier couplet et paraît si familière quand arrive le refrain, avant de continuer à trotter dans la tête longtemps après…

 

La voix de Blakkayo s’impose comme sa signature artistique, quelles que soient les circonstances : pour toaster à la manière des deejays jamaïcains sur Successful ou Ragga Tribute, ou pour chanter. Cette double dimension rappelle celle du Français Nuttea (qui a d’ailleurs participé à l’édition 2010 du festival Reggae Donn Sa organisé par OSB). Shaggy, Shabba Ranks, Chaka Demus & Pliers… : le natif de Bois-d’oiseaux, dans l’est de l’île, s’est nourri des modèles de Kingston, s’appropriant leurs gimmicks pour construire à son tour son propre style vocal.

Système de partage

Reconnaissable immédiatement, par son timbre, l’énergie qui se dégage. Pas étonnant qu’il ait été si souvent invité par ses compatriotes pour des featurings, à commencer par le doyen du seggae Ras Natty Baby dès 2002, ou encore les Français de Kana qui avaient enregistré à Maurice leur premier album contenant le tube Plantation.

A son tour, sur ce nouvel album, en grand frère, le “général” du crew Solda Kaz Bad qu’il a créé parallèlement prend par la main ceux qui constituent à ses yeux la relève et qui pourraient tirer profit d’un coup de pouce. Pour lui, c’est aussi l’occasion d’apporter des sonorités plus contemporaines à ses musiques : la vague nigériane de l’afrobeat(s) déferle jusque dans l’océan Indien !

Initialement, Blakkayo avait pensé intituler l’album Valer Fami (“les valeurs de la famille”), car il y explore l’esprit familial "au sens large", précise le livret d’une soixantaine de pages. Le Seychellois Elijah et le Réunionnais Olivier Araste de Lindigo, en voisins des autres îles, ont donc été conviés, ainsi que le chanteur du groupe reggae américain Groundation. Au total, pour l’aider dans sa mission d’"éducation", ils sont une dizaine à l’avoir rejoint au micro sur une moitié des chansons de Soz Serye. L’illustration en musique de ce "système de partage" qu’il défend et met en pratique.

Blakkayo Soz Serye (Soulbeats records) 2021

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