Du haut de ses vingt ans, Danakil joue un reggae à point

Pochette de l'album "Rien ne se tait" de Danakil. © Baco records

Pilier majeur de la scène reggae française, le groupe Danakil entretient avec autant de soin que de vigueur la flamme de la musique popularisée par Bob Marley. Rien ne se tait, son nouvel album, met en lumière le chemin parcouru et le savoir-faire acquis par le collectif depuis ses débuts en 2001.

Il y a des anniversaires qui se doivent d’être fêtés. Quitte à s’arranger avec le calendrier, bousculé par la pandémie. Avec un semestre de retard, Danakil tient à célébrer ses 20 ans d’existence ce mois de septembre par deux concerts parisiens à L’Olympia. L’événement est aussi une façon de se projeter, en présentant enfin les nouvelles chansons du répertoire, que leurs auteurs avaient préféré remiser pour qu’elles ne soient pas sacrifiées sur l’autel des mesures sanitaires imposées par le Covid-19.

Chanson coup de poing

Ce laps de temps supplémentaire, a posteriori, a permis à l’un des titres phares de l’album de voir le jour : Rendez-nous la justice, qui ouvre le bal, appartient à cette catégorie de chansons coup de poing dont le reggae peut s’enorgueillir et que l’on ne serait pas étonné de trouver sous la plume de Tiken Jah Fakoly ou Alpha Blondy.

Son origine ? "L’élan mondial suscité par la mort de George Floyd en mai 2020 aux États-Unis et la flambée de réactions que ça a provoqué partout dans le monde", confie Balik, 39 ans, l’un des chanteurs du groupe. Dans son texte, il s’étonne du "traitement réservé aux képis" (forces de l’ordre, NDLR) quand bien même les actes qui leur sont reprochés se trouvent dans le champ de caméras. "Ça m’a fait réaliser à quel point on est dans un système qui couvre les violences policières, explicitement et volontairement – il faut appeler un chat, un chat", poursuit le porte-parole de Danakil.

S’il se veut optimiste en considérant que les mouvements Black Lives Matter ou #Metoo traduisent une évolution des mentalités, que "les regards ont changé, certains tabous sont brisés", l’amertume pointe dans Welcome to the Jungle : la fierté d’appartenir à l’Hexagone, "magnifique, sur le papier", a laissé la place à un sentiment douloureux. "C’est comme si mon pays m’avait trahi […] Entre posture et imposture, la France fait figure de faux ami", fustige Balik. Plus loin, la colère contre les institutions s’exprime à travers Marre, qui s’inspire d’un fait que le groupe a porté à la connaissance de son public dans une longue lettre détaillée. En contrepoint, avec sagesse, Oublions invite à "cultiver le pardon et le respect" car "l’un des maux de la société mondiale, c’est la rancœur, la revanche. Il y a plein de choses qu’on devrait pouvoir se pardonner facilement en déplaçant juste un peu le curseur de l’ego", considère le chanteur.

Alchimie

En guise de direction musicale pour ce nouveau projet, les membres de Danakil avaient surtout des "envies de méthode différente". Fini, les sessions d’enregistrement minutées qui brident les énergies et la possibilité d’essayer d’autres options pour un morceau au dernier moment, de s’écarter du chemin prévu. Cette fois, les musiciens bénéficiaient de leur propre studio auquel ils avaient pu mettre la dernière main après trois ans de travaux. Travailler à leur rythme, faire tourner les compos autant de fois qu’ils le souhaitaient, avant d’appuyer enfin sur "record".

Le résultat s’entend tout au long de l’album : non seulement les instrumentistes semblent avoir davantage pris la parole mais leur complémentarité au sein de la formation leur permet d’atteindre des sommets qu’ils n’avaient encore jamais tutoyés. "Quand on a commencé, on était très axé sur les paroles, sur disque et en live, comme pour combler nos lacunes de musiciens, et pendant longtemps on a eu ce complexe, cette hésitation à laisser des grandes phases musicales. Aujourd’hui, on s’est détaché de cette vieille habitude. Et les musiciens n’ont plus le même niveau qu’il y a vingt ans !" analyse Balik.

Alors que les effectifs des groupes ont souvent tendance à se réduire avec le temps, la tendance est inverse chez Danakil. "La famille s’agrandit", sourit Balik, dont les séjours familiaux en Afrique de l’Ouest sont à l’origine de quelques-unes de ces arrivées. Après le Sénégalais Natty Jean en 2010, le multiinstrumentiste français Manjul – rencontré au Mali où il avait installé son studio et travaillé sur leur album Échos du temps – les a rejoints depuis quelques années.

Tous deux ont été suivis par le saxophoniste Bozo (également dans les rangs de Sinsémilia), venu renforcer la section de cuivres qu’il contribue à faire entrer dans une autre dimension. "Le solo de sax a fait l’amour à mon cerveau", peut-on lire à son sujet dans les commentaires d’internautes postés à la suite du Live à la maison (côté jardin), superbe prestation réalisée et diffusée pendant le confinement, complétée depuis par un volet acoustique intitulé Live à la maison (coté salon).

La réussite de Danakil, sur scène comme aujourd’hui sur Rien ne se tait, réside dans cette alchimie à la fois fragile et essentielle : au service du groupe, donner à chacun la possibilité d’exprimer la plénitude de son talent.

Danakil Rien ne se tait (Baco records) 2021

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