Le reggae-miroir de Naâman

Le chanteur Naâman. © Valentin Campagnie

Réalisé dans un contexte personnel préoccupant pour des questions de santé, le quatrième album studio de Naâman baptisé Temple Road porte en lui une lumière et une profondeur qui rappellent l’attachement du chanteur à l’Inde, son pays de résidence. Dix ans après avoir fait irruption sur la scène reggae en France, le chanteur normand fait autant preuve d’audace que de savoir-faire.

D’un côté, il y a la photo aux accents très christiques qui sert de pochette à Temple Road, le nouvel album de Naâman. De l’autre, il y a cette vidéo postée sur ses réseaux sociaux, filmée dans sa chambre d’hôpital : la tête recouverte d’un impressionnant pansement crânien, le chanteur gratte doucement les cordes de la guitare qu’il tient dans ses bras, les yeux fermés.

En ce début du mois d’avril, trois semaines à peine après la sortie de son disque, le jeune trentenaire vient de se faire opérer d’une tumeur cérébrale pour “essayer d’en enlever 90%”, indiquait-il la veille de l’intervention. “Ça va me permettre de vivre de nombreuses années une vie magnifique remplie de lumière et d’amour”, disait-il avec le sourire, tout en évoquant “les conséquences durables”, en particulier sur sa vision, ainsi que la longue rééducation des fonctions cognitives qui se profile et l’a contraint à annuler sa participation aux festivals d’été où il devait défendre ses nouvelles chansons rassemblées sur Temple Road.

Le titre de ce cinquième album de sa discographie fait référence à la rue de Goa, en Inde, où il réside et dans laquelle se trouvent deux temples hindous. C’est là qu’il a écrit une grande partie des textes, après en avoir composé quelques-uns au terme d’une tournée dans le Pacifique qui marquait selon lui la fin d’une période. “En 2018, j’ai voulu clôturer le chapitre des trois albums studios et du live. J’ai eu l’impression qu’un cycle d’évidence s’achevait. Je me suis beaucoup épuisé durant les années précédentes, on a joué dans toutes les salles françaises hormis les Zénith et on est allés dans beaucoup de pays. On laisse des plumes en tournée. J’ai senti qu’il fallait vraiment faire une pause pour se ressourcer, retrouver la passion de la musique et une vitalité autant physique que psychologique”, assure-t-il.

Spontanéité

Depuis qu’il a secoué la planète reggae en 2012 avec Skanking Shoes, titre phare de son répertoire qui lui a valu d’être invité à se produire aussi bien en Chine qu’en Russie, Naâman n’a pas arrêté. A sa façon, l’album témoigne de quelques-unes de ces aventures, que ce soit à travers la présence de Marcus Gad, autre reggaeman voyageur qui a été son guide lors d’une tournée en Nouvelle Calédonie, ou le morceau Maputo, en souvenir d’une date au Mozambique inoubliable pour le chanteur.

Pour ce nouveau projet, il voulait renouer avec la spontanéité de ses débuts, “être capable de sortir un peu tout et n’importe quoi, qu’importe la qualité pourvu qu’il y ait quelque chose de puissant”. A trop privilégier la production de sa musique, il s’était rendu compte que cela pouvait devenir “le fruit d’un travail plutôt que celui d’un jeu et d’un amusement”, pourtant indispensable à ses yeux. “Quand on fait de la musique sans réfléchir, comme c’est toujours le cas quand on démarre, il y a des choses nouvelles qui peuvent naitre, sans effort, et c’est ce qui est important”, considère-t-il.

 

Ses envies, au moment où Temple Road a pris forme dans son esprit ? “Quelque chose d’organique”, qui au final passe par les tablas indiennes, le didgeridoo australien ou le ngoni d’Afrique de l’Ouest joué par le Burkinabé Losso Keita, voix du Kanazoé Orchestra : “des instruments qui colportent des histoires, parlent de quelque chose d’intemporel, tout en nous replongeant dans nos racines”, explique le Français qui reconnait “avoir été touché tout autant par des sons très abstraits qui viennent de l’électronique”.

Le studio comme un refuge

En arrière-plan, il y a aussi l’influence de son pays d’accueil, découvert quand il avait 24 ans à la faveur d’un voyage en moto qui devait le conduire du Népal au Sri Lanka. Un univers très éloigné de la Normandie où il a grandi. “Je suis né dans une famille chrétienne. Ça veut dire qu’on a une conception du bien et du mal, de la dualité du monde. Je me sentais un peu à l’étroit là-dedans. J’avais envie de casser tout ça, de dépasser ma condition, mon conditionnement”, précise l’artiste dont le nom de scène est inspiré d’un personnage de la Bible. “Petit à petit, je suis tombé amoureux du champ infini des possibles que représente l’Inde”, ajoute celui qui a y aussi trouvé l’amour – son épouse le soutient discrètement au chant sur deux des chansons.

Après le choc causé par le diagnostic de ce qui était encore une lésion au cerveau lorsqu’elle a été repérée, Naâman explique être “devenu soudainement assez conscient” de la façon dont il menait sa vie, “de tout ce qui n’allait pas” et qu’il a aussitôt changé. “Quand la vie est menacée, on se rend compte immédiatement de son côté sacré”, insiste-t-il.

Sans se laisser submerger par l’évolution de son état de santé, il a continué à enregistrer. “C’est toujours un refuge d’aller se mettre en studio avec des gens qu’on aime pour faire de la musique, quelque chose de confortable qui permet d’oublier les soucis de la vie. Mais c’est surtout un miroir, quand on se retrouve face au micro. Le mental a besoin d’être très loin au moment où on chante”, explique-t-il.

Sa recette, pour y parvenir ? Des exercices de respiration, quelques minutes avant de faire ses prises de voix, pour se plonger dans “un état profond”. Ou alors, ajoute-t-il en riant, “un match de ping-pong, parce que c’est hypnotique.” Comme le reggae, ce “langage maternel” qui ne l’empêche pas d’aller vers l’inconnu.

Naâman Temple Road (Big Scoop Records) 2022

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