La santé physique et mentale des musiciens en question

Image d'illustration. © Peepo via Getty.

La santé des musiciens est longtemps restée un sujet dont on parlait peu, y compris en coulisse. Une étude du collectif CURA pointe une industrie musicale "sous pression" et des artistes, notamment abîmés par la vie en tournée et les addictions. RFI Musique a donc poussé le rideau et mené l’enquête sur la santé physique et mentale des artistes.

Quand on évoque avec lui la santé des musiciens, le chanteur Féfé place directement les termes du débat. "C’est marrant, on n’en parle jamais, alors qu’on est parmi ceux qui voyagent le plus et qui rencontrent le plus de monde. On ne fait pas exactement la même chose que des sportifs, mais on comprend leur délire", glisse l’ancien membre du Saïan Supa Crew.

C’est quand il s’est lancé en solo, à l’aube de la trentaine, que le rappeur a rencontré ses premières extinctions de voix. Il a alors commencé à prendre très sérieusement en compte son hygiène de vie. Une décennie plus tard, il se dit plus conscient que jamais que son corps est son principal instrument, un outil de travail qu’il entretient notamment par des exercices de souffle et des échauffements pour la voix avant d’affronter la scène. "Cela fait six ou sept ans que je suis un moine après les concerts, assure-t-il. Il n’y a pas d’after, c’est sans moi tout ça. Je suis celui qui s’amuse le moins dans mes tournées." Ce qu’il n’imaginait certainement pas vingt ans plus tôt, alors qu’il fonçait bille en tête avec le Saïan.

Un musicien sur quatre souffre de dépression

Ce que Féfé et d’autres ont découvert par l’expérience - et parfois, à leurs dépens - une étude sur le monde de la musique en France a mis des chiffres dessus. Présentée par le collectif CURA à l’occasion de deux tables rondes intitulées "L’industrie musicale est-elle en bonne santé?", dont l’une a été organisée en octobre dernier au Marché des musiques actuelles (MaMA), à Paris, elle examine pour la première fois l’état de santé dans les "musiques actuelles" ( rock, rap, électro, jazz…) en France. Sur 503 personnes interrogées, parmi les musiciens et dans leur entourage professionnel, quatre personnes sur cinq souffriraient d’anxiété, un quart des personnes interrogées seraient sujettes à de la dépression. Une proportion de dépressions 2,5 fois plus importante que le reste de la population française.

Pour le corps médical, la santé mentale est indissociable de la santé physique. Le Dr André-François Arcier, qui a fondé la Clinique du musicien et l’association Médecine des arts, a été l’un des pionniers de la médecine qui soigne les artistes. Il a d’abord reçu dans sa consultation de nombreux musiciens classiques et puis, une proportion grandissante de musiciens pop. Parmi les maux qu’il a le plus observés, des "syndromes de surmenage"  qui peuvent aller de la tendinite aux douleurs musculaires, des syndromes de compression nerveuse qui touchent les mains, ou encore la dystonie de fonction, une pression involontaire des muscles sur l’instrument. Plus grave, le Dr Arcier cite des études anglo-saxonnes relevant des pics de mortalité "avant 30 ans" par morts violentes – suicides, overdoses, accidents...- et "autour de 50 ans", avec notamment une réduction de l’espérance de vie d’une vingtaine d’années chez les femmes. Le fameux "club des 27", ces gloires du rock’n’roll mortes à 27 ans, ne serait pas qu’un épiphénomène (1).

Une filière musicale sous pression

Si elle pointe une filière musicale globalement "sous pression", l’étude du collectif CURA a aussi mis en évidence une proportion importante d’addictions à l’alcool et aux drogues, sans pour autant préciser la nature de ces dernières. En cause pour les auteurs de l’enquête, il y a notamment un rythme de vie en tournée. "Pour les groupes qui n’ont pas une notoriété suffisamment forte pour être décideurs, on peut se retrouver à Brest un soir et à Marseille le lendemain. Il n’y en a pas beaucoup qui sont équipés de tour bus, où l’on peut dormir dedans. Beaucoup font leurs tournées en camion ou en train, en dormant dans les hôtels. Il y a aussi la fête après le concert, où l’on te propose une bière, et puis il y a beaucoup d’attente, qu’on comble facilement en buvant de l’alcool ", explique la chanteuse Suzanne Combo, membre du collectif et fondatrice de la Guilde des Artistes Musiciens (GAM). Les troubles de l’audition et du sommeil sont aussi monnaie courante.

Lors de sa première tournée qui s’est étendue sur trois ans, le groupe de rock énervé Last Train aura cumulé "entre 300 et 350 concerts", non seulement en France, mais aussi dans toute l’Europe, en Asie, et sur le continent Américain. Alors que ces concerts sont devenus une source de revenus substantielle pour toute l’industrie, il n’est pas rare qu’un artiste débutant fasse plus de 100 concerts par an. Cela pousse aussi les artistes à cumuler plusieurs journées en une. Quand il n’est pas sur scène avec ses copains de Last Train, le chanteur et guitariste Jean-Noël Scherrer gère Cold Fame, la structure qui organise les concerts de son groupe, lui permet de travailler de façon totalement indépendante, et organise les tournées d’une douzaine de groupe. Secrétaire générale adjointe de l’Union nationale des syndicats d’artistes musiciens de France (SNAM-CGT), Karine Huet note que "le musicien dont on parle, c’est avant tout un intermittent" du spectacle et "un précaire". "Vivre avec l’intermittence du spectacle, cela signifie qu’on ne sait pas combien on va gagner l’année d’après, et ce, durant toute sa vie", poursuit-elle.

"On préférait détourner le regard"

À qui la responsabilité de cette situation ? Les musiciens sont-ils pressés comme des citrons par leurs entourages ? L’industrie musicale accepte-t-elle plus facilement des vies en marge ? Ou accentue-t-elle, par son fonctionnement, les fragilités des artistes ? Les médecins que nous avons interrogés ne font pas de généralités. Le journaliste musical Robin Ecoeur, l’un des fondateurs de CURA après avoir été l’auteur du web documentaire Un peu, beaucoup, à la folie, pour Gonzaï, sur la santé mentale des musiciens, estime quant à lui: "Il y a eu un tabou pendant un moment. On ne savait pas comment parler de la santé mentale, on préférait détourner le regard. Ce que je peux comprendre quand on est un label ou un manager. Si un groupe est connu, la maison de disque va ‘céder aux caprices’. Il n’y a pas de remise en question. Mais c’est un peu facile de dire que c’est de la faute de l’industrie. C’est au label d’être un peu plus regardant, mais aussi à l’artiste d’apprendre à se gérer. Or, quand tu es en tournée, on te dit à quelle heure tu te lèves, à quelle heure tu manges, à quelle heure tu fais les balances. Tu ne réfléchis plus, on réfléchit pour toi." "Il faut jeter la pierre à personne ou à tout le monde, on a aucune sensibilisation par rapport à notre santé. Rien. Pour les avis ou le suivi médical, cela dépend uniquement de nous, dans notre vie de tous les jours", constate quant à lui Leeroy, l’acolyte de Féfé depuis le Saïan Supa Crew et au sein du duo Féfé & Leeroy.

À l’image d’Alain Bashung – ou de Bruce Springsteen, pour ne citer qu’eux- beaucoup de chanteurs ont traversé de graves périodes de dépression. Pour éviter cela, Last Train consulte régulièrement un kinésithérapeute, Eric Dufour, qui travaille pour le festival Les Eurockéennes de Belfort. On est loin alors du "sex, drugs and rock’n’roll" tant décrit par les critiques rock, mais dans le fond, c’est peut-être tant mieux pour la vie des musiciens.

(1) Parmi ces musiciens célèbres consumés à 27 ans et ayant connu une fin violente, on retrouve Brian Jones, Jim Morrison, Janis Joplin, Jimi Hendrix, Kurt Cobain ou Amy Winehouse.