Woodstock, la construction de la légende en France

Des fans sont assis sur le toit d'un bus au festival Woodstock, août 1969. © Getty Images/Archive Photos

Le festival célébrant le 50e anniversaire de Woodstock n’aura pas lieu, mais c’est une pluie d’hommages qu’on voit fleurir un peu partout. Woodstock a-t-il vraiment marqué les esprits en France ? Quel a été son impact ? La presse jeunesse de l’époque témoigne d’un engouement plus que limité, dans une France qui découvre la mode "pop". Si Woodstock a marqué les esprits de ce côté-là de l’Atlantique, c’était autant le fait du documentaire qui le relate que du festival lui-même.  

C’est l’épilogue d’un feuilleton qui aura duré une bonne partie de ce début d’année. Le festival Woodstock 50, qui devait célébrer l’anniversaire de Woodstock, n’aura pas lieu. Après le retrait de son principal partenaire financier, Amplifi Live, filiale du groupe japonais Dentsu, qui a emporté avec lui les 18 millions de dollars d’investissement, et celui de la société production prestataire, Superfly, ses organisateurs ont donc jeté l’éponge au début du mois d’août.

À quelques jours du week-end du 18 août, leur site Internet affichait ce message : "Malgré tous nos efforts et votre soutien, le festival que nous avions organisé, plus récemment au Merriweather Post Pavilion, est annulé (…) Alors que le monde entier célèbre le 50e anniversaire de Woodstock, nous espérons que ce moment serve à renforcer les valeurs de compassion, de dignité humaine et la beauté de nos différences, embrassé par notre festival original en 1969." Les organisateurs, parmi lesquels Michael Lang, l’un des quatre fondateurs de Woodstock, qui s’était impliqué dans cet anniversaire, ont invité les artistes à verser 10 % de leur cachet à des œuvres caritatives.

Évanouie, donc, la grande célébration qui devait réunir Jay-Z, Santana, Robert Plant, The Raconteurs, Run the Jewels, ou initialement, The Black Keys. Le message est suivi d’un communiqué détaillant les causes de cet accident industriel : le déplacement forcé du festival du circuit de Watkins Glen, au nord de l’État de New York, au Merriweather Post Pavilion, dans la banlieue de Baltimore, les désaccords avec les partenaires financiers et les autorités locales, les désistements en cascade...

Parmi les têtes d’affiches annoncées, John Fogerty, figure de l’édition originale avec le Creedance Clearwater Revival, avait prévenu qu’il se produirait, non pas à Woodstock 50, mais au Bethel Wood Center Of Arts, la salle de concert située sur les lieux du Woodstock originel. Mais que fut "l’esprit de Woodstock" ? En quoi ces "trois jours de paix et de musique", ont-ils marqué l’histoire ? Et quel impact a-t-il eu en France ?C’est seulement dans son numéro de... novembre 1969 que le magazine Salut les copains (S.L.C.) a consacré un dossier, intitulé Quand le pop fait le plein, au succès des festivals "pop" de l’été 1969.

Non-violence et musique

"Une Amérique blasée par l’excès de confort d’une vie super-standardisée et rendue pessimiste par le progrès incessant de la violence et du racisme vient d’assister ahurie et émerveillée, à la plus extraordinaire naissance du siècle : celle de la non-violence. Pendant trois jours et trois nuits, désormais historiques, le Festival de Woodstock-Bethel a réuni près d’un demi-million de jeunes de moins de 30 ans, en pleins champs, dans les pires conditions, et pourtant pas un seul coup de poing ne fut échangé...", introduit le mensuel.

Il s’émerveille ensuite que "le plus grand festival de musique pop et rock que l’Amérique (...) ait connu", et qui s’est tenu entre le 15 et 18 août 1969, soit né dans l’esprit "d’un jeune génie de 24 ans, Michael Lang, et de trois de ses amis". S.L.C. ne passe pas sous silence des conditions dantesques, les routes "bloquées sur un rayon de 50 km", la "pluie battante qui durera toute la nuit" de vendredi à samedi et "remettra tout en question", le manque de nourriture, mais il ne dit rien sur la drogue qui circule librement dans la foule et sur la nudité de ces hippies qui font l’amour et s’opposent à la guerre du Vietnam. Quant aux trois morts du festival, ce n’est, semble-t-il, pas le propos dans cet article.

Dans ce compte-rendu qui raconte déjà la grande épopée de Woodstock, tous les désagréments sont contrebalancés par l’extraordinaire solidarité qui entoure le festival. Que ce soit celle de la communauté des Hog Farm qui travaillent 24 heures sur 24 pour distribuer des repas végétariens gratuits, les habitants de la région "qui unissent leurs efforts et leurs provisions pour préparer l’extraordinaire somme de 790 000 sandwichs" ou celle de festivaliers toujours à même d’aider les locaux.

 

Un rassemblement de copains

Pour le mensuel qui prend le parti de la jeunesse française- contre ce qu’il appelle "les croulants"- , Woodstock a été ni plus ni moins qu’un rassemblement de copains. Les artistes semblent même passer au second plan. On égrène les noms de ceux qui étaient là et on note la présence de "trente groupes et chanteurs populaires" : Joan Baez, The Who, Jefferson Airplane, Ravi Shankar, Canned Heat, Creedance Clearwater Revival, Janis Joplin, Iron Butterfly, etc. Lundi 18 août 1969, "à 10 heures du matin, Jimi Hendrix a l’honneur de clore ce qui restera sans doute l’événement musical et le mouvement de jeunesse le plus extraordinaire du siècle".

"En 1967, le festival de Monterey a été très important. Jimi Hendrix met le feu à sa guitare, il y a Otis Redding, Ravi Shankar, on voit Brian Jones des Rolling Stones qui est là pour soutenir ses compatriotes, les Who, témoigne François Jouffa, alors reporter pour la radio Europe n°1 et auteur d’une Histoire du rock (1). On n’a pas annoncé Woodstock parce qu’il y avait des festivals partout et tout le temps aux États-Unis, qui réunissent entre 50 000 et 150 000 personnes. En France, on en a beaucoup parlé quand le film est sorti, mais je ne me rappelle pas d’articles dans la presse généraliste avant la sortie du film." 

Dans les mois qui suivront le festival, l’écho est aussi très limité. Le tout jeune magazine Rock’n’Folk ne consacre pas le moindre article à Woodstock et préfère couvrir dans son numéro d’octobre 1969 la deuxième édition festival de l’Ile de Wight, théâtre du retour sur scène d’un Bob Dylan, qui a soigneusement évité Woodstock. Dans le dossier que Salut les Copains consacre à l’engouement autour des festivals "pop" en novembre, la "grand-messe du pape Dylan" en Angleterre fait jeu égal avec le rassemblement américain.

Un documentaire construit la légende

Mais c’est la sortie du documentaire fleuve de Michael Wadleigh, Woodstock, produit par la firme Warner Bros (2), qui ancre le festival dans la postérité. Une projection est organisée à Paris par Eddie Barclay au cinéma Normandie, sur les Champs-Élysées, suivi d’une fête à la mode hippie et surtout, le film est projeté au festival de Cannes.

Au mois d’août 1970, S.L.C. revient sur "Woodstock en images". L’article titré "Le choc Woodstock" est cette fois-ci annoncé en une d’un numéro dans lequel on retrouve Joe Dassin, Julien Clerc, Jacques Dutronc, et Mike Brant, aux côtés des "révélations" de l’été 1970 : Michel Delpech et Gilles Marchal.

"Woodstock a aussi été une aventure épuisante, explique le réalisateur Michael Wadleigh, dans les pages de S.L.C., nous sommes restés trois jours et trois nuits sans dormir, avons filmé soixante-dix heures et l’enregistrement du son nous a pris quatre-vingt-une heures. Il nous a aussi fallu six mois pour monter ce film mais je pense que ça en valait la peine : le public semble l’apprécier. Que demander de plus ?"

En cet été 1970, le troisième festival de l’Ile de Wight, réunit autour de Jimi Hendrix l’une des plus belles affiches de l’époque : Joan Baez, Leonard Cohen, Miles Davis, Joni Mitchell, The Who, Sly & the Family Stone ou The Doors. En France, les organisateurs des premiers festivals "pop" bravent les interdictions qui sont faites à leurs rassemblements. Quant à Woodstock, il entame à peine son trajet vers la légende (3).

(1) François Jouffa, Jacques Barsamian, Histoire du rock (Tallandier) 2008.
(2) Woodstock : trois jours de musique et de paix : la version longue, réal. Michael Wadleigh, 1994.
(3) À écouter : Coffret Woodstock Back to the garden 50th anniversary collection (Rhino) 2019.

▶ À lire : Michka Assayas, Woodstock – three days of peace and music, GM éditions, 2019.

▶ À lire sur rfi.fr : Woodstock 69: après la fête, les dettes