Tout le monde est-il devenu Rita Mitsouko ?

Les Rita Mitsouko © Youri Lenquette

Alors que la Philharmonie de Paris organise un week-end spécial consacré aux Rita Mitsouko, 12 ans après la disparition de Fred Chichin, la moitié du duo, RFI Musique revient sur le vent de créativité et de liberté qu'a soufflé ce groupe sur la musique française à partir du début des années 80.

Certaines aventures passées glissent peu à peu dans l’oubli. D’autres semblent devenir plus vastes et plus imposantes à mesure qu’elles s’éloignent dans le temps. Ainsi des Rita Mitsouko, qui furent ce qui était le plus branché à l’époque où "branché" signifiait quelque chose. Aujourd’hui, débarbouillés des frénésies de la mode et de la surexcitation volatile qui les accompagnent, ils appartiennent à l’Histoire – celle que l’on enseigne aux jeunes gens avec plein d’"à l’époque, tu vois"… Car à l’époque, voyez-vous, les Rita Mitsouko ne furent pas considérés comme vraiment importants.

Passionnants, irritants, vedettes, stars, ils étaient partout, mais on ne réalisait pas forcément qu’ils changeaient tant de choses – et pour longtemps. On peut comparer leur rôle à celui des Shadows et de leur guitariste Hank Marvin à l’aube des années 60 : quelques tubes immenses, mais moins de fracas que les Beatles. Or justement, il n’y aurait pas eu de Beatles sans les Shadows, et pas non plus de Françoise Hardy, de Pink Floyd, de Deep Purple, de Queen, de Dire Straits – une myriade d’étoiles libérées par la guitare d’Hank Marvin…
 

Fred Chichin a dit si souvent "Des groupes comme nous, il y a en a des dizaines en Angleterre", que l’on a eu peine à croire qu’ils étaient mieux que différents – uniques, tout simplement. En 1985, la Britannique d'origine nigériane Sade règne sur le clip. Dans la vidéo de Marcia Baïla, Catherine Ringer surgit en anti-Sade : face à une sublime créature qui maîtrise chacune de ses émotions et impose un glamour lisse, voici une femme qui chante avec des gants de ménage roses aux mains, qui se livre à des danses étranges avec un fichu et une blouse à fleurs de concierge.

Un duo et un couple

Les Rita Mitsouko ne ressemblent à rien. Du rock ? Du latino ? De la chanson ? Rien de cela et tout à la fois. Des Ovnis, des Martiens, des punks… Puis on comprend qu’ils sont un couple et qu’ils ne se sont pas rencontrés par hasard. Fred Chichin est né en 1954 en banlieue parisienne. Parents employés qui auraient pu se battre pour devenir cadres, mais qui préfèrent l’engagement : maman milite au MLF avant de devenir costumière de théâtre, papa crée une revue de cinéma… Fred travaille avec le compositeur d’avant-garde Nicolas Frize (célèbre pour avoir donné des concerts de baisers ou de machines-outils), se fait machiniste à l’Opéra Comique ou à Antenne 2, ingénieur du son, guitariste dans la folie punk des groupes Fassbinder et Gazoline…

Il rencontre Catherine Ringer en 1979, sur un projet de théâtre musical d’avant-garde. Née en 1957, elle est la fille d’un artiste peintre qui lui laisse la bride sur le cou : à quinze ans, elle décide de devenir artiste et quitte le lycée. Cours de théâtre, bouts d’essai, cours de danse (avec une certaine Marcia Moretto, qu’elle immortalisera plus tard dans sa plus célèbre chanson), "expériences" avec le compositeur contemporain Iannis Xenakis ou dans le cinéma X…

Dès leur rencontre, Fred et Catherine fonctionnent en autarcie : leur studio est rempli d’instruments de musique, de matériel d’enregistrement et de tas de fringues, il lui apprend à jouer de la basse, ils enregistrent des rythmiques sur bandes magnétiques et ils montent sur scène à deux dans des petits clubs parisiens où ils jouent une musique à la fois tendue et lyrique, branchée sur boîte à rythmes et totalement déjantée. Leur prestation surprend même les plus extrémistes des tenants de l’avant-garde rock.

© Jean-Baptiste Mondino / image Simone Ringer Les Rita Mitsouko à la Philharmonie de Paris.

Marcia Baïla, premier tube

Ils rament cinq ans avant de voir le succès. Sur leur premier 45 tours, Fred porte un costume confectionné par sa mère dans des sacs Félix Potin, mais bien peu de gens l’achètent. Quand Marcia Baïla commence à être diffusé sur les radios, cela fait des mois que leur premier album est sorti dans une quasi-indifférence.

Et, deux ans plus tard, la Sacem annoncera que, jusqu’alors, aucune chanson dans l’histoire n’a autant été diffusée que Marcia Baïla ! Mais quand une journaliste de France-Soir vient les interviewer chez eux au début de la folie Rita, elle voit arriver les employés d’EDF venus couper l’électricité pour cause d’impayés.

En septembre 1986 sort The No Comprendo, deuxième album des Rita Mitsouko et peut-être leur apogée dans les médias. Les singles Andy, C’est comme ça et Les Histoires d’A font un triomphe historique : pendant des mois, il est impossible d’allumer une radio sans entendre la voix gouailleuse et énergique de Catherine.

À leurs concerts, le public "Télérama-Le Monde" succède aux punks des squats, Jean-Luc Godard les filme chez eux au travail, Catherine Ringer enregistre Qu’est-ce que t’es belle avec Marc Lavoine, un des symboles de la variété Top 50... Mais ils ne s’acharnent pas à conserver la couronne de farfelus n° 1 de la scène française.

Créativité et liberté

Leur duo est de plus en plus un laboratoire. Les intuitions parfois sommairement articulées des premiers albums font place à une technique éblouissante de la construction et de la réalisation. Les Rita Mitsouko, s’ils ne retrouvent pas les sommets de popularité des années 80, sortent des albums d’une puissance créatrice et d’une liberté formelle toujours étourdissantes (Cool Frénésie en 2000, La Femme-trombone en 2002, Variéty en 2007), qui leur assurent une position influente au sommet de la hiérarchie artistique en France. Mais ils refusent de se laisser embarquer dans les logiques du show-business : ni cocktails ni week-ends entre collègues de la chanson.

La mort de Fred Chichin, fin 2007, va amener la fin du groupe en tant que tel, mais ne clôt pas l’action d’influence des Rita Mitsouko. Car, comme diraient les commentateurs politiques, ils ont fait bouger les lignes. Au cœur des années 80, ils ont démontré que rompre avec les habitudes n’est pas toujours ajouter une nouvelle forme aux formes anciennes, casser les vieux moules, pousser la course aux armements...

Au contraire, ils puisent tout près d’eux pour inventer des images inédites. Le Petit train, en 1988, est la reprise d’une chanson d’André Claveau en 1952 dont le sens est détourné pour évoquer les camps d’extermination nazis, avec un clip reprenant l’esthétique de Bollywood. Cet Ovni a valeur de manifeste postmoderne et libère les énergies créatives.

Pourtant, à la télévision, dans le clip, sur les scènes, un "ritamitsoukisme" rampant fait s’associer des images imprévisibles, des emprunts musicaux disparates, des références joyeusement anachroniques. Des artistes aussi divers que Camille, Yaël Naim -M-, Camélia Jordana, Stromae, Lou Doillon ou Lily Wood & The Prick détiennent une part de l’héritage des Rita Mitsouko.

Les amarres qu’ils ont larguées ne retiennent plus personne et, par exemple, Abd Al Malik peut convier sur un album de rap le pianiste Gérard Jouannest et l’accordéoniste Marcel Azzola, qui travaillèrent jadis avec Jacques Brel. Le public se délecte des collages pop de Mika ou Christophe Maé sans percevoir que leur patchwork de plaisirs ligués participe lui aussi d’un vaste mouvement qui touche toutes les esthétiques des musiques populaires : sans complexe, sans frein, sans tabou, on peut empiler les musiques, les audaces, les jubilations. Une grande aventure collective, polymorphe, dont les historiens se souviendront sans doute qu’elle a commencé sur les ondes par ces mots :  "Marcia, elle danse sur du satin, de la rayonne / Du polystyrène expansé à ses pieds"

Concerts à la Philharmonie de Paris :
27/09 : Les Amitsouko avec Fat White Family, Minuit, Lulu Van Trapp et Roberto Basarte
28 et 29/09 : Catherine Ringer chante les Rita Mitsouko

Site officiel de la Philharmonie
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