Nosfell ou la langue de l’indicible

Nosfell dans "Le corps des songes". © Manu Wino

C’est un artiste exigeant, chanteur et performer, qui depuis plus de 15 ans passe du monde du rock à celui de la danse. Nosfell présente Le Corps des songes, une "fantaisie lyrique" qu’il interprète seul en scène. On a vu ce conte émouvant au Théâtre de la Cité internationale, à Paris, et on espère qu’il voyagera bien au-delà des cercles de ceux qui connaissent déjà le travail de ce garçon unique.

"J'ai peur..." Ces mots, les premiers prononcés par Nosfell, inaugurent le dialogue entre un adulte et un enfant. Ils vont résonner dans notre tête tout au long du Corps des songes, un spectacle seul en scène que le chanteur et performer donne jusqu'à samedi 23 novembre au Théâtre de la Cité internationale une salle du XIVe arrondissement de Paris située sur un campus universitaire. Ces mêmes mots nous trotteront dans la tête encore longtemps, comme s’ils éclairaient d’une autre lumière ce qu’on a vu.

Nosfell se lance dans un spectacle musical -une "fantaisie lyrique", comme il l'appelle- où s'entremêlent son histoire personnelle, celle de sa langue imaginaire, le klokobetz, et des chansons interprétées comme dans une comédie musicale. On retrouve donc au centre du plateau, une carte de sable vert, qui reprend les contours de Klokochazia, le monde imaginaire qu'il a tatoué sur son dos, des pierres de la même couleur, et puis une peau de bête et un masque dont on ne distingue que les cornes. Au fur et à mesure de l'avancée du spectacle, Nosfell revêtira cette peau, jouera avec le masque, et ce sable vert, devenu une matière mouvante.

La valse des monstres

C'est perché sur des chaussures compensées qui ressembleraient presque aux sabots d’un faune que l'on retrouve notre héros. Le corps nu, juste habillé d'une tenture, c'est un enfant qui fait des grimaces, se déploie et saute partout jusqu’à l’agacement. Le spectacle chanté et dansé alterne d'abord entre ces pitreries, des chansons dont on comprend aisément la dimension lyrique puisqu’elles sont souvent dans les aiguës, et puis ce conte. Nosfell avait donc "neuf ans" lorsqu’il fut réveillé au cœur de la nuit par un père qui lui a transmis la langue mystérieuse qui est devenue celle de ses rêves et d’une bonne partie de ses chansons.

Un drôle de bonhomme, déjà, ce père "très dur" et qui a assurément marqué son fils. "Mon père venait du Maghreb, il était issu d’une double culture. Son père était un Marrakchi, et sa mère était berbère. Il était arrivé en France dans les années 70 avec ce rêve qu’avaient les gens, cette idée d’un eldorado. Il y a une catégorie de personnes qui se sont dit, pleines de bonne volonté, qu’ils allaient s’intégrer : on ne parlait plus l’arabe à la maison, on devenait athée du jour au lendemain. Chez beaucoup, il y a eu un retour de bâton. Il a eu une crise mystique, que j’essaie d’interpréter librement ici", nous confiait le chanteur, une semaine avant la représentation.

De cette histoire familiale en banlieue parisienne, on retiendra le départ brutal du père. Elle sera évoquée à grands traits. On assiste d’abord à l’apprentissage d’une langue puis à une valse des monstres, avant que les frontières de la carte dessinée au sol ne volent en éclats. Le conte bascule alors que Nosfell évoque une partie de jeux vidéo chez Jérôme et la présence de "l’homme à l’anorak rouge".

C’est bien du viol qu’a subi le chanteur enfant dont on parle, sans jamais qu’on se sente otage de quoi que ce soit. Le chanteur explique avoir surtout voulu "rassembler sur quelque chose qui n’est pas très heureux". "Ce qui m’intéresse, c’est que ce spectacle soit une ode à l’imaginaire, en tant qu’outil de résilience", glisse-t-il.

Séries B des années 1990

Le corps des songes reste avant tout un conte, un conte cruel, certes, mais un conte quand même. On a alors une nouvelle clé sur ce qui hante Nosfell, sur ce corps de gravure de mode qu’il n’a cessé de modeler et cette fantaisie dont on ne savait jusqu’ici pas trop à quel registre elle appartenait -  rêve, cauchemar ou légende.

Ce qui est certain, c’est ce que ce monde imaginaire a les atours de l’Heroic fantasy, mais cela n’en est pas du tout. "Ce qui m’intéressait, c’est d’associer une fantaisie lyrique à une fantaisie moderne, tel que je la connais de mon enfance dans les années 1980/1990, en faisant référence aux films de série B comme L’histoire sans fin, ou au cinéma des années 1950 qui passait à la télé à cette époque. Les films avec les effets spéciaux de Ray Harryhausen : Le Septième voyage de Simbad, Jason et les Argonautes...", explique le chanteur. 

Pour ce qui est de l’écriture de ce spectacle, Nosfell a fait appel à la scénographe Nadia Lauro et a des fidèles. Le musicien Frédéric Gastard, pour la composition de la bande-son, Dominique A, pour une chanson clé, François Chaignaud, à la chorégraphie. Parmi les regards extérieurs, on aura noté aussi celui de sa compagne, la danseuse Clémence Galliard, qui travaille, elle, avec le chorégraphe Philippe Decouflé.

Mais ce qui a donné envie au chanteur de revenir à un klokobetz qu’il avait délaissé, c’est la rencontre avec un typographe, Jérémy Barrault, avec lequel il a imaginé un Codex d'initiation à son langage. En se replongeant dans ses carnets intimes, le chanteur a voulu revisiter cette langue qui a aussi été celle de ce qu’il ne pouvait pas raconter autrement à la maison ; celle de "l’indicible". Comme une synthèse de cet imaginaire – qui n’oublie jamais l’humour, au passage...-, Le Corps des songes est un spectacle qui vous découpe le cœur.

Spectacle Le Corps des songes du 21 au 23 novembre 2019 au Théâtre de la Cité internationale à Paris

Site officiel / Facebook / Twitter