L'expérience américaine de The Inspector Cluzo

The Inspector Cluzo. © TIC

Ces 2 dernières années, The Inspector Cluzo aura beaucoup parcouru les États-Unis. Les deux compères font paraître Brothers in Ideals, une version acoustique de leur dernier disque, imprégnée de cette nouvelle expérience américaine. Le chanteur et guitariste, Laurent Lacrouts, revient sur cette période partagée entre cette tournée sans fin et leur ferme dans le Sud-Ouest de la France où ils élèvent des oies à l’ancienne.

Pour The Inspector Cluzo, tout a commencé cette fois par une tournée en Angleterre. Le groupe originaire des Landes a embarqué en première partie du groupe de rock énervé américain, Clutch, et parcouru avec lui, les scènes de tout le pays. Ce qui aurait pu être un cadeau empoisonné pour des Français chantant en anglais, s’est révélé au contraire comme une nouvelle marche pour ces formidables bêtes de scène, jamais plus à leur aise que lorsqu’il s’agit d’asticoter le public. Le guitariste et chanteur Laurent Lacrouts s’étonne encore de l’accueil reçu auprès d’Anglais qui ont apprécié "leur humour pince-sans-rire" et contre toute attente, le fait qu’ils racontent simplement leur vie à la ferme.

Forts de cette nouvelle expérience, nos gentlemen rockeurs ont délaissé pour une saison leurs oies et Lou Casse, leur ferme des Landes. Au mois de février 2019, ils sont partis avec les mêmes Clutch pour une tournée américaine dans le Midwest : Iowa, Dakota du Sud, Kansas… Dans ce pays où le rock naquit, Laurent Lacrouts et son compère batteur, Mathieu Jourdain, ont voyagé en camion et parcouru au creux d’un hiver rugueux, ces territoires où l’on trouve dans chaque ville un ingénieur du son différent.

"Ce que les gens aiment là-bas, c’est que ce soit envoyé super fort dans ta gueule, s’amuse Laurent. Si ce n’est pas envoyé à la batte de base-ball, ça rock pas ! L’anecdote que je raconte tout le temps, c’est qu’un soir, on a été très surpris de voir une petite nana super bien habillée, qui devait probablement être commerciale ou banquière, aller voir le sonorisateur pour lui dire de monter la guitare. Sachant qu’à Lincoln, dans le Nebraska, on devait déjà jouer à plus de 110 décibels (1)..."

Un orgue au coin du feu

Au contact de cette audience beaucoup plus ouverte qu’on pourrait le penser, pour laquelle "le placement des mots compte pour 60 % de la chanson", The Inspector Cluzo a pu se rassurer un peu. S’ils ne sont pas américains – l’accent de Laurent est bien là pour le rappeler-, ils savent faire du rock qui dépote.

Lors de cette escapade aussi passée par d’autres états de ce pays profond et le centre du Canada, ils ont aussi beaucoup observé la façon de faire de musiciens nord-américains portés sur le "release", une façon de jouer relâchée qui leur donne l’impression d’être des forces tranquilles et leur permet de monter en tension quand il le faut.

Après cette tournée, nos Cluzo sont finalement repartis deux fois aux États-Unis, avec le songwriter Eels et pour une session de "32 concerts en 39 jours" ; ils ont finalement enregistré cet album acoustique à Nashville, avec l’ingénieur du son et producteur Vance Powell, qui travaille depuis quatre ans sur leur musique.

Au contact de cet homme de main de Jack White ou de la révélation de la country, Chris Stapleton, les Cluzo sont passés d’une fusion funk/rock à un blues-rock brut, qu’ils revisitent cette fois-ci dans une version acoustique. Sur ce Brothers in Ideals, les deux Gascons font subir à dix des onze titres du disque We the People of the Soil un régime sec, sans pour autant rendre leur musique moins généreuse.

Adieu la distorsion et les longs solos à la pédale wah-wah, et bienvenue à la Dobro, cette guitare aux sonorités métalliques parfois jouée en slide et des violons (The Sand Preacher, The Best, No deal at the Crossroads). Pour ce qui est de la batterie, elle est souvent allégée et a été remplacée par des percussions plus discrètes. Mais le principal apport de cette version unplugged, c’est un orgue chaleureux (A Man Outstanding in his Fields, We the People of the Soil) et un piano qui donnent l’impression que tout cela a été fait à la maison, au coin du feu.

Quatre jours en studio à Nashville

Dans la réalité, l’enregistrement a été réalisé dans les conditions du live, en quatre jours de studio. Les micros étaient placés loin des instruments, comme pour capter les vibrations de l’ensemble. Ce qui surprend dans ce contexte, c’est la voix d’un chanteur qui ne chantait pas "il y a onze ans". "On n'est que deux et la voix, c’est le troisième instrument. La voix permet de tout faire, y compris ces décrochages dans les aigus. Ce qu’un chanteur américain ne ferait pas. Stephan Kraemer avec lequel on avait enregistré nos deux premiers albums m’avait déjà donné confiance. Vance (Powell) a pris la suite, mais il me contient un peu. Souvent, il me dit cette phrase : ‘Tu ne dois pas gueuler au-dessus de ton putain de Marshall’ (2). C’est vrai que sur scène, on joue très fort et je suis obligé de crier. Mais en studio, il m’a dit qu’il voulait que je chante comme si j’étais à la ferme, avec mes amis. Cela me permet d’y mettre plus d’âme", analyse le chanteur.

En matière d’âme, The Inspector Cluzo s’y connaît. Avant de partir sur les routes sous ce nom, ses membres ont longtemps organisé les concerts de Sharon Jones, Charles Bradley et Lee Fields, participant en coulisse au succès européen du label Daptone Records. Artisans de ce revival de la soul music, ils ont aussi tiré de leurs collaborations avec des artistes aux vies parfois cabossées, des conclusions drastiques. À la ferme six mois de l’année à Eyres-Moncubes, près de Mont-de-Marsan, les Cluzo produisent tout "maison", chez eux. Puis ils récoltent les fruits de leur musique le reste du temps sur les routes de la planète.

(1) À titre indicatif, en France, la limite de volume dans les salles de concert et en festival est fixée à 102 dB(A) par la loi, elle était auparavant de 105 dB(A). À 110 décibels, c’est déjà un concert de rock très, très fort.
(2) En version originale : "You don’t have to scream on the top of your fuckin’ Marshall". Marshall est la marque anglaise d’amplis très répandue dans le rock. Elle est réputée pour ses distorsions et son gros son, mais aussi assez moquée pour les mêmes raisons.

The Inspector Cluzo Brothers in ideals (Fuckthebassplayer Records) 2020

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