40 ans après la mort de Ian Curtis, l’héritage français de Joy Division

Ian Curtis en concert aux Pays-Bas, janvier 1980. © Getty Images/Rob Verhorst

Il y a quarante ans jour pour jour, le 18 mai 1980, Ian Curtis se suicidait, non loin de Manchester. Il laissait derrière lui un groupe aux portes de la gloire, Joy Division, et un style, la new wave, dont il a contribué à définir les contours. Que reste-t-il, aujourd’hui, de cette vague en France ? Quel est l’héritage du post-punk ? Et si la figure romantique et torturée dépassait la vie d’un chanteur mort à seulement 23 ans ? 

C’est dans les mois qui ont suivi le suicide de Ian Curtis, le 18 mai 1980, que Fabrice Gilbert a découvert Joy Division chez un ami. Il avait alors quatorze ans, et l'écoute de Closer, le deuxième album du groupe anglais, devait marquer un tournant définitif dans son adolescence. "J’ai emprunté le disque et ça a vraiment changé ma vie. Je me suis senti beaucoup moins seul, en tant que jeune homme précieux, qui n’aimait pas trop le sport, ni le machisme latent et la beauferie que peuvent développer les mecs entre eux", se souvient le chanteur du groupe Frustration. Depuis Longjumeau, en banlieue parisienne, le jeune garçon parcourt la banlieue sud de Paris "en mob’" pour voir des concerts et, à une époque où c’est encore le disco qui passe à la radio, la "modernité" des Anglais tranche avec une France "qui sort juste de Giscard".

Pour lui, Joy Division est synonyme de révolte. Le groupe anglais venu des environs de Manchester reflète la grisaille des banlieues ouvrières. Son chanteur, Ian Curtis, devient un martyr du rock’n’roll pour l’underground après s’être pendu, chez lui, à l’âge de 23 ans. Avec ses textes au romantisme noir et sa musique sombre, Unknown pleasures, le seul disque paru du vivant de Curtis, devient un secret bien gardé.

Et peu importe si beaucoup lui préfèrent alors The Cure et qu’à la mort de Curtis, la "division de la joie" (1) est en réalité aux portes de la gloire… Le 18 décembre 1979, son seul concert français aux Bains Douches à Paris, donne lieu à une séance photo avec Pierre René-Worms dans le quartier des Halles pour le magazine Actuel et est diffusé en partie dans l’émission Feedback de Bernard Lenoir, sur France Inter, sans attirer les foules.

© RFI/Pierre René-Worms
Joy Division sur la scène des Bains Douches à Paris, le 18 décembre 1979.

 

"Une vague froide"

Ce concert aux Bains Douches donnera lieu à un enregistrement pirate devenu culte ; les trois musiciens de Joy Division goûteront au succès sous le nom de New Order. Taxi Girl, KaS Product, Orchestre rouge, Complot Bronswick ou Clair Obscur… Au même moment, une scène new wave voit le jour en France, où on l’appelle "cold wave". "Il y a l’idée de sons très froids, avec les premiers synthétiseurs analogiques et les premiers séquenceurs, qui seront les prémices de la musique électronique. On a gardé le mot "wave" de l’expression new wave. Mais c’est une vague froide", explique Jean-François Sanz, commissaire d’exposition et à l’origine des compilations, Des Jeunes gens modernes, qui reviennent sur le post-punk des années 1977-1983 en France. Dans les textes souvent au second degré pointent la crise et la Guerre froide qui menace toujours, dans un monde qui ressuscite le souvenir des deux guerres mondiales.

Les Rennais de Marquis de Sade font référence au cinéma expressionniste allemand de l’Entre-deux-guerres et cultivent une image intello. Leur chanteur, Philippe Pascal (2), marque le public par sa présence hantée et des poses que l’on croirait sorties des tableaux d’Egon Schiele, l’une de ses grandes références.

Mais à la fin des années 1980, la new wave s’épuise, soit parce que ses composantes les plus pointues tournent en rond, soit parce que ses sonorités gagnent la variété ou la pop avec, par exemple, Étienne Daho. "Tant mieux que la new wave ne soit pas devenue grand public. On est très content que ce soit resté un peu marginal, assure Fabrice Gilbert. C’est quand même des musiques qui bousculent, qui ramènent à la tristesse et à la dureté d’être un humain. Beaucoup de gens ont écouté de la cold wave entre 15 et 21 ans. La cold wave et le post-punk ont influencé plein de groupes, mais beaucoup ont préféré se mettre dans quelque chose de plus confortable, une fois arrivés dans l’âge adulte."

Un retour de la vague

Durant les années 1990, Fabrice Gilbert s’intéressera à la scène punk hardcore, mais le chanteur n’oubliera jamais cette vague froide. C’est en 2002 qu’il fonde Frustration, qui devait signer son retrait du rock. En toute fin d’année dernière, le groupe a sorti son quatrième album, So Cold Streams, et il est toujours sur la route dix-huit ans plus tard.

Si Joy Division a influencé durablement les musiciens comme une génération entière de journalistes musicaux, l’édition en CD du live aux Bains Douches en 2001 coïncide avec un regain d’intérêt pour la new vave. "Lescop, La femme, ou Flavien Berger s’inspirent des années 1980, note Jean-François Sanz. Je trouve assez frappant que des  jeunes d’une vingtaine d’années aient une connaissance assez précise de groupes très obscurs." Douze ans après l’exposition à la Galerie du jour Agnès B., qui s’est déroulée en 2008, le troisième volume de la compilation Des jeunes gens modernes, devrait paraître en fin d’année (3).

Parmi les héritiers français de Joy Division, les Von Pariahs ont vraiment fait leur apparition sur la carte du rock il y a sept ans. C’est le dessinateur Luz qui a le premier mis en évidence cette parenté. Mais que représente Joy Division pour les six garçons, qui viennent de faire paraître, Radiodurans, un troisième album explosif ? Quelle importance peut-il avoir, pour son chanteur anglais qui a d’abord découvert les enregistrements de Warsaw et la cold wave par le premier disque du Frustration, de Fabrice Gilbert ? "L’influence qu’ils ont eu, c’est de faire leur musique à eux, de signer avec un label indépendant. On a eu la possibilité de signer avec une major, mais on a décidé de ne pas le faire. Quand on te dit qu’il faut mettre moins de guitare et qu’il faut chanter en français,  tu te casses de là ! C’est important de faire la musique dont a envie, avec les gens avec lesquels on a envie de le faire", explique Sam Sprent. 

Quarante ans après sa mort, de nombreux livres et des films sont revenus sur la vie de Ian Curtis, comme le biopic Control du réalisateur Anton Corbijn. Il reste bien sûr ses chansons, comme Love will tear us apart, Disorder ou Transmission, mais le temps semble avoir effacé la réalité prosaïque de cette histoire. Le mythe et l’héritage lui survivent, par contre, bien vivants ! 

(1) Le nom Joy Division est une référence aux prisonnières utilisées comme prostituées dans les camps de concentration nazis. Cette provocation, très à la mode chez des groupes de punk anglais, vaudra au groupe beaucoup de questions sur sa proximité avec l’extrême-droite.
(2) Le chanteur, Philippe Pascal (1956-2019) est décédé en septembre dernier. Il a souvent été comparé à Ian Curtis, notamment pour son charisme. Alors que Marquis de Sade s’était reformé, son suicide a marqué la fin brutale du groupe, qui travaillait sur un nouvel album.
(3) Après deux volumes sur le label Born Bad, le troisième volume de la compilation, actuellement en préparation devrait paraître sur Kwaidan records, le label de Marc Collin. Marc Collin est le co-fondateur du collectif Nouvelle Vague qui, à partir de 2004, a réalisé des reprises de tubes new wave sur des airs de bossa nova.