Rodolphe Burger, une géographie musicale

Rodolphe Burger © BenPi

Pour son 8e album solo, Rodolphe Burger s’offre "une libre pérégrination" au pays d’un rock élégant et toujours littéraire. Dans Environs, l'ancien chanteur de Kat Onoma partage le micro avec Bertrand Belin ou Christophe, dont la mort durant le confinement, a été un véritable choc pour lui. Il reprend Sam Cooke, Can et s’aventure, contre toute attente, dans un rocksteady. Rencontre.  

RFI Musique : Ce huitième album s’appelle Environs. A quoi ressemblent les environs près de chez vous ?
Rodolphe Burger : (Rires) Le studio où le disque a été enregistré se trouve dans un petit vallon, qui est lui-même adjacent à une vallée : la vallée de Sainte-Marie-aux-Mines. Cela se situe à la frontière de l’Alsace et de la Lorraine. C’est un endroit très singulier parce que c’est un lieu de frontière à l’intérieur de la frontière. Il y a d’ailleurs plein de traces des deux guerres. Ce qui est particulier dans cette vallée, c’est qu’il y a, à la fois une nature très puissante avec des forêts magnifiques et puis, une petite ville industrielle. Le lieu où se trouve le studio, c’est de la moyenne montagne. On est à 500-600 mètres d’altitude, on a des prés qui montent presque à pic avec des vaches qui ont l’air suspendues. C’est une grande maison et le studio est installé dans la partie supérieure, dans un très grand grenier en bois. Il s’agit à la fois d’un lieu de vie et de travail.

Si l’on devait définir votre géographie musicale, le blues en serait le centre. Pourquoi avoir repris Lost & Lookin’ de Sam Cooke ?
Le blues est central, mais le blues au sens large. Lost & Lookin’, c’est un blues un peu soul... Ce disque n’est pas du tout un concept album. Je me suis à chaque fois abandonné à un désir particulier, chaque titre est lié à une petite histoire. En l’occurrence, c’est Tricky qui m’a fait entendre ce morceau. C’était une très jolie rencontre qui a été suivie d’autres rencontres. Il m’avait dit qu’on devait faire Lost & Lookin’ ensemble. Je lui avais répondu que je ne pouvais pas chanter de la soul. Déjà le blues, c’est chaud quand on est blanc, pour ne pas faire semblant. Donc, la voix d’ange de Sam Cooke, ça me paraissait inaccessible. Mais cela m’est resté comme un défi ! On avait le projet d’accueillir Tricky au studio, mais il n’est pas venu. Il est resté bloqué en Estonie. On est resté en carafe. On a enregistré cette version avec Sarah Murcia qui est une grande contrebassiste et une chanteuse dont la voix possède une sorte de lyrisme sans pathos.

Pour ce disque, vous reprenez aussi avec Christophe une chanson de Kat Onoma, La chambre. Cette chanson a pris une tout autre signification, puisque Christophe a été emporté par le Covid-19, durant ce confinement. Quels souvenirs gardez-vous de lui ? 
(Très ému) Je n’ai que de très jolis souvenirs avec lui. J’avais plutôt très bien vécu ce temps de confinement parce que j’avais la chance de bosser avec mon ingénieur du son. Mais la nouvelle de son hospitalisation et de sa mort, ça a été horrible. Un choc affreux ! Christophe était quelqu’un de stupéfiant par son énergie, sa jeunesse d’esprit, presque son enfance. Alors, quand tu as affaire à des gens aussi vivants, leur disparition semble complètement irréelle. Comme on le raconte beaucoup, il fallait avoir passé au moins une nuit blanche en sa compagnie pour savoir qui c’était ! Moi, je l’ai découvert tardivement parce que je l’avais croisé un peu avec Alain Bashung. Mais j’avais de fausses idées sur lui. On a pu se tromper à son propos. C’est un trajet tellement incroyable la façon dont il a réussi à s’évader par rapport au monde de la variété...  C’était lui qui avait envie de chanter La chambre, un morceau de Kat Onama qu’il aimait beaucoup. Il ne l’appelait pas La chambre d’ailleurs, il l’appelait "La pomme". (Ndlr : référence au texte de ce morceau.- "Dans ma chambre vous croqueriez / une pomme petite / Vous tremperiez / dans le thé des langues de chat / en silence".)

Une autre personne qui marque ce disque, c’est Bertrand Belin. Qu’est-ce qu’il faut pour que vous collaboriez avec un autre artiste, comme c’est le cas avec lui ?
Il y a comme une fraternité artistique entre nous. Je connais Bertrand depuis longtemps mais je suis aussi très attentif à son évolution. C’est quelqu’un qui a un chemin. C’est quelqu’un qui a une curiosité extraordinaire, d’une culture musicale folle, et qui parvient à distiller quelque chose qui n’est qu’à lui. J’aime les artistes qui évoluent et qui parviennent à se construire eux-mêmes une route. Il m’épate et je suis très heureux à chaque fois qu’on se retrouve. C’est à la fois très évident, il n’y a pas de discussions et en même temps, je suis un peu intimidé. Nous nous sommes retrouvés tous les deux à faire une performance à La Maison Rouge, à Paris. C’est de là que vient la chanson Les Danses anglaises. On était que tous les deux, deux guitaristes sur des terrains très différents. C’est justement ce que j’aime : comment on peut aller loin dans les duos, dans quelque chose qui est comme une stéréophonie. Son interprétation des textes est complètement autre par rapport à la mienne.

Il y a des morceaux en français, en anglais, en allemand dans ce disque. Est-ce que ces trois langues vous amènent vers des mondes différents ?
Mon imaginaire est structuré par ces trois langues et ces trois cultures. Je m’en rends compte de plus en plus. S’il y a une provenance dont je peux me revendiquer, c’est la Rhénanie. Mais la Rhénanie au sens d’un territoire dans lequel on circule, qui est traversé et qui traverse. Je suis européen, dira-t-on, mais à un niveau très concret. Tous les Alsaciens ont un rapport un peu compliqué à la langue. Quand j’étais enfant, j’ai d’abord été dans un rejet total de l’allemand. J’ai tout transféré sur l’anglais qui était ma langue de secours. Mais c’est marrant, car d’autres ont fait pareil. Il y a un Alsacien que j’adore et qui est la figure la plus exemplaire de la psyché alsacienne, c’est le dessinateur Tomi Ungerer. C’était l’Alsacien à l’état pur. Mais l’Alsacien a l’état pur, c’est quoi ? C’est un mec qui est ni Allemand, ni Français et qui prend la fuite.

J’aimerais qu’on termine cet entretien sur votre rapport à la guitare. J’ai l’impression que c’est un instrument qui voyage, avec ces sonorités qui évoqueraient presque le brouillard qui tombe et serpente sur une vallée…
La guitare, c’est exactement ça, c’est un véhicule. C’est quelques fois un cheval, quelques fois une moto ou une fusée. Elle me permet de décoller sur place. Les instruments à cordes ont cette capacité à être dans une résonance qui amène de l’espace !

Rodolphe Burger Environs (Dernière bande) 2020
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