Gaëtan Roussel, l’homme du temps présent

Pochette de l'album "Est-ce que tu sais ?" du chanteur français Gaëtan Roussel. © Barclay

Avec Est-ce que tu sais ?, Gaëtan Roussel, ex-leader de Louise Attaque, livre un nouveau coup de maître : un disque métaphysique, poétique et rock’n’roll, sur le temps qui passe.

Depuis le mitan des années 1990 et le premier disque de Louise Attaque, Gaëtan Roussel semble l’homme du timing parfait. Qu’il sorte son incontournable tube J’t’emmène au vent (1997) ou son premier disque solo, Ginger (2010), aux sons électro-pop avant l’heure, qu’il joue la carte du métissage franco-arabe avec Rachida Brakni dans Lady Sir, ou anime des émissions musicales sur RTL2 (Clap Hands, Dis-moi encore) ; qu’il co-produise et co-écrive le sublime Bleu Pétrole de Bashung (2008) ou s’aventure du côté de Rachid Taha (Bonjour, 2009) : toujours, Roussel,  avec ses mille projets sur le feu, dans une sorte de processus de vases communicants, s’inscrit dans le temps présent, doué d’un indéniable sens du vent et d’une perception aiguë de l’émotion du moment.

Loin de tout opportunisme, sa sincérité joue en sa faveur, de même que sa façon de se tenir droit dans le monde, comme sa capacité à toujours tout remettre en cause. Ainsi, lorsqu’on l’interroge sur la collection de prix qui ont ponctué sa carrière, il répond : "Un prix, c’est précieux. Il signifie que les gens te portent dans leur cœur. Mais tu le célèbres le soir-même et le lendemain, tu te remets au boulot…" 

L’art des contradictions

Alors, bien sûr, ce dernier disque, Est-ce que tu sais ?, élégant et racé, n’échappe pas à la règle. Introspectif, intimiste, métaphysique, composé en partie à Paris, au cœur du confinement, dans la chambre de sa fille, reconvertie en home studio, il porte en lui les inquiétudes du moment, mais aussi la somme des espoirs qui nous traversent.

Ses pistes questionnent le temps qui passe – toujours cette question de timing – et font valser les alliances des contraires, pour mieux toucher du doigt la justesse : "J’adore les contradictions, dit-il. Comme chez Chaplin, avec son chapeau trop petit et ses chaussures trop grandes, sa redingote immense et son pantalon trop court."

Ainsi, dans ce disque, questionne-t-il la mort (On ne meurt pas (en une seule fois)), et livre-t-il un clip sublime avec des athlètes retraités (Alain Prost, Marie-Josée Pérec, Martin Fourcade, etc.) : "On ne traverse pas la vie avec de seules plénitudes : parfois, des regards assassins, des instants cruels, nous fusillent sur place", explique-t-il.

Il chante les vertus de l’amour apaisé (Je me jette à ton cou), la condition humaine (Tu ne savais pas que tu mourrais un jour), la déchirure des couples en duo avec la sensuelle Camélia Jordana (La Photo), les nuits blanches et les balades sous la lune avec Alain Souchon (Sans sommeil), les amitiés qui se déchirent et le destin qui s’en mêle (Si par hasard), les questions d’enfance au goût d’essentiel (Est-ce que tu sais ?)... Ici, encore plus qu’à l’accoutumée, Gaëtan Roussel paraît avoir apporté un soin particulier à ses textes, à ses images, à ses fulgurances poétiques

Les mots comme porte d’entrée

"Après une tournée à huit et un foisonnement de sons en pagaille, pour le disque précédent, Trafic, je voulais revenir à mon ADN, la guitare acoustique, à un esprit folk, country, à davantage de sobriété, confesse-t-il. Auparavant, j’ai beaucoup utilisé cette idée d’approche par des rythmes, des couleurs, cette musique qui se faufile par les pieds, le ventre, les oreilles, le cœur, par la production, l’empilage de matières sonores… Là, je voulais que les textes constituent ma porte d’entrée…"

Ce qui n’empêche pas, bien sûr, une sonorité rock et ample, façon Talking Heads, et une production léchée, pour cet obsessionnel des textures, avec des timbres ronds, chaleureux, bienveillants, façonnés dans un studio d’Aix-en-Provence par Maxime Le Guil, artisan du magnifique Vestiges du Chaos, de Christophe. "En source d’inspiration principale, en ligne de mire, j’avais Bleu Pétrole, pour le côté épuré, les racines folks, dit-il. Pour l’aspect pop, je lorgnais davantage du côté de Vampire Weekend, et pour les frottements infusés, pour les atmosphères en clair-obscur, vers Nick Cave."

 

Et l’on s’en vient à se demander ce qui, plus de vingt ans après les débuts de Louise Attaque, rend Gaëtan Roussel si reconnaissable, malgré la multiplicité de ses influences et ses pas de côté. La réponse serait peut-être à chercher dans la rugosité, dans l’électricité, dans l’urgence de sa voix. "J’aime quand ça frotte, j’aime les dérapages heureux, les nerfs, le rock, jusque dans les ballades", reconnaît-il.

Louise Attaque, en toute quiétude

D’ailleurs, selon lui, ce disque d’un homme approchant de la cinquantaine, cet album d’un chanteur possiblement à mi-parcours, résonne étrangement avec le tout premier de Louise Attaque : "Ce qui me ramène à cette toute première histoire, dit-il, c’est la manière de regarder le monde qui m’entoure. Auparavant, à 24 ans, j’étais davantage porté sur les questions de couple, les relations à deux. Là, j’élargis le spectre. Mais, sans sombrer dans la crise de jeunisme, je perçois entre les deux des ponts évidents. Une même structure, une même attitude, une même énergie."

Sur Louise Attaque, pour la première fois, le chanteur jette un regard 100% pacifié : "Ça a été compliqué à une certaine époque, se souvient-il. Mais nous sommes parvenus, à force de gentillesse, de précautions et de respect les uns envers les autres, à un point d’apaisement précieux. Ainsi, j’ai toujours fait très attention à différencier clairement mes projets solos – électro, parfois en anglais – , des disques de Louise Attaque, pour ne pas accaparer le 'fonds de commerce'. Aujourd’hui, je peux plus facilement renouer avec l’esprit de mes débuts, voire reprendre, sans complexe, des tubes de mon premier groupe."

Dans Les Matins difficiles, Gaëtan Roussel chante ce qui semble être l’une des clés du disque : "Indispensable, l’envie/Redoutable, le temps". Sur une autre chanson, il assume avoir "la vie devant soi". "Je prends le temps de l’urgence, dit-il. J’ai toujours l’impression d’être un jeunot".

D’ailleurs, en ce moment, le chanteur, œnologue amateur, nourrit un rêve : qu’un artisan lui ouvre les portes de son atelier d’horlogerie. Car, depuis peu, il nourrit une passion dévorante pour les montres… Un homme au timing parfait, on vous dit ! 

Gaëtan Roussel Est-ce que tu sais ? (Barclay) 2021
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