Les mauvais sentiments de Mustang

La formation française Mustang publie son 4e album studio "Memento Mori". © Marie Planeille

Il lui aura fallu sept ans pour sortir un 4e disque, Memento Mori. Mais voici la bande de Mustang en grande forme, en train de faire vrombir leur moteur rockab’, sur des routes jusqu’alors inexplorées : la crise de la trentaine, les désillusions… Toujours avec une bonne dose d’humour (noir) !

Trois silhouettes noires – comme les trois membres du groupe – en bordure de routes, symboles de trois accidents mortels : d’emblée, la pochette du disque donne le ton. Macabre. Ils se font des "bang", en Ford, Mustang ? Le titre de l’album enfonce le clou : Memento Mori signifie, en latin, "souviens-toi que tu vas mourir".

De bon matin, le leader de la bande, Jean Felzine, banane impeccable sculptée grâce à la cire griffée au nom du groupe, explique son humeur… ténébreuse : "Hormis un EP en 2017, nous n’avons pas sorti de disques depuis 2014. Du coup, beaucoup nous pensaient disparus. Et puis, j’ai une conscience aiguë de la mort, cette épée de Damoclès au-dessus de notre tête. Ce qui fait que je m’attache à vivre intensément."

D’ailleurs, depuis 2014, le chanteur n’a pas chômé, jonglant entre trois projets : en solo à tendance électro, façon pop-soul avec sa compagne, et avec son groupe, vers des horizons rock fifties

Retour à l’artisanat

Les sept ans de latence entre le dernier opus et celui-ci s’expliquent aussi par le retour à un certain "artisanat", au bricolage intensif, après que leur label (Sony) les a éjectés, car les ventes n’étaient pas au beau fixe. "On est repartis seuls, dit-il, fataliste. On a enregistré à droite, à gauche, chez nous, dans des studios de fortune. On s’est heurtés à plein de galères – des trucs techniques, des crashs d’ordis, des prises de voix à refaire, parce que je chantais du mauvais côté du micro..."  

Mais le voici enfin, ce Memento Mori, avec la signature fifties, l’esprit rockabilly, rhabillé par une production moderne, qui fit la réputation du gang de Clermont, ces trois potes de lycée qui décidèrent, un jour, d’embarquer pour un passé rock’n’roll fantasmé et cinématographique. 

Crise de la trentaine

Pourtant, depuis leurs débuts en 2006, le groupe a sacrément évolué. Déjà, le batteur historique s’est fait la belle, avant la sortie de ce disque. Et puis, ils ont pris de l’âge, comme l’explique Jean Felzine : "On a tous passé le cap de la trentaine ; Johan, le bassiste, est papa de deux enfants. On se prend la tête pour la tune, pour des galères de notre âge. Quand tu commences un groupe à 17 ans, tu as une imparable confiance en toi, persuadé que tu vas niquer le monde. À 30, tu as perdu cette superbe, cette morgue, tu te poses des questions…" 

Et voici le fil rouge qui parcourt les pistes de Memento Mori : les désillusions d’un Rastignac du rock qui chante ses rêves avortés et les injustices du monde. Ainsi, Jean Felzine et sa bande dénoncent-ils le "népotisme à la française" qui ronge la musique, cette aristocratie jamais vraiment disparue, ces "fils de machins" (du nom de la chanson), qui courent après le nom de leurs parents, le talent en moins…

 

Dans deux titres (Loyal et honnête et Perdu mon temps), le chanteur étale ses regrets et ses questionnements sur son parcours de musicien : "On n’a jamais fait de la musique qui respectait les codes de la mode : toujours en marge, déplore-t-il. Et, au final, je me demande à quoi ça sert de respecter son éthique, son esthétique personnelle, pour ne rien gagner… Je le pense sincèrement : j’ai perdu mon temps à nager à contre-courant, le groupe n’a jamais fonctionné, nous n’avons jamais vendu de disques. Au final, nous avons vécu professionnellement un an ou deux grâce à Mustang, sur ses quinze ans d’existence…"

Dans Dissident, Felzine et sa bande évoquent avec humour le fléau du moment, ces soi-disant "esprits libres" qui récitent le catéchisme de leurs gourous – Alain Soral, Dieudonné, Faurisson, etc. Le chanteur s’en désole : "Leurs éléments de langage contaminent la société. L’autre jour, au journal télévisé, j’ai même entendu que les masques étaient une invention pédosatanique… J’ai disséqué énormément de vidéos de Soral, c’est fascinant. Il s’auto-interviewe lui-même, dans une logorrhée sans fin… Ce qui est encore plus fou, c’est que la majorité de ces experts autoproclamés aimeraient être relayés par ce qu’ils nomment les ‘merdias’ ou interviewés par des ‘journalopes’"

"Ça a merdé"

Dans Pas de Paris, plus de dix ans après leur disque A71, du nom de l’autoroute Clermont-Paris, Mustang joue le match retour, et dresse le bilan. "Il y a dix ans, on voulait vraiment conquérir la capitale. On était ultra-naïfs. On sortait le meilleur disque de rock jamais fait depuis longtemps dans le pays ! On avait des chansons accrocheuses. Je savais qu’on allait se faire remarquer, j’étais persuadé qu’on deviendrait riches et célèbres. Et puis, ça a merdé, rien ne s’est passé comme prévu… On était toujours perçus comme des ploucs…"

Avec une bonne dose d’humour, un esprit caustique et un soupçon de cynisme, Jean Felzine ne s’interdit, sur ses pistes, aucun mauvais sentiment, aucune mauvaise pensée, ce qui, au final, offre une belle bouffée d’air. "On a tous ressenti de la jalousie, des regrets, de l’envie, de la haine, et c’est passionnant d’écrire des chansons sur ces idées noires.", dit-il.

Des idées noires qu’il enveloppe toujours d’un éclat de rire, une satire sociale qu’il développe sur le ton de la blague (Pôle emploi/Gueule de bois), des observations avisées de notre monde qu’il déroule en un pied de nez d’enfant terrible…

Et ce disque s’impose pour le groupe comme une résurrection : "Pour moi, dit-il, c’est comme un nouveau premier disque. Tu sais, ce fameux premier album pour lequel tu ronges ton frein, quand tu as entre 15 et 20 ans et que tu te dis : un jour, je serais à leur place et je niquerai tout ! Là, j’ai la même impression. On a préparé notre retour en rongeant notre frein. Avec ces nuances de taille : on est davantage prêts qu’il y a quinze ans, on joue mieux et on est moins bêtes !" 

Mustang Memento Mori (Close Harmonie/Prestige Harmonie/Sony Music) 2021
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