Gojira, l’invincible armada du metal français

Le groupe de metal français Gojira publie son 7e disque intitulé "Fortitude". © Gabrielle Duplantier

Emmené par les frères franco-américains Joseph et Mario Duplantier, Gojira a conquis la planète avec son metal aux préoccupations écolos. La philosophie de son 7e disque, rester fort dans l’adversité, colle bien à ces temps de Covid-19. À l’occasion de ce Fortitude ô combien puissant, entretien avec le guitariste et chanteur de Gojira, Joe Duplantier.

RFI Musique : La sortie de ce septième disque a été repoussée d’un an. Pour quelles raisons ?
Joe Duplantier : Déjà, tous nos albums sont toujours repoussés. On se pose une deadline, mais ça prend toujours plus de temps. Il y a beaucoup de recherches effectuées lors des enregistrements. Moi, je suis producteur et quand c’est le moment de faire les voix, j’ai besoin de temps pour essayer des choses. Il y a parfois des miracles. J’arrive à enregistrer un morceau en deux jours. Mais dès que j’essaie de repousser mes limites, c’est plus compliqué. Mine de rien, il y a toujours un petit pas supplémentaire vers une recherche vocale. Cette fois-ci, ça n’a pas loupé : deux morceaux m’ont pris deux mois d’enregistrement, certains sont même partis à la poubelle dans le désespoir de ne pas pouvoir aller jusqu’au bout. Et puis quand ça a été fini, la Covid-19 est arrivée par-dessus, ce qui a repoussé d’une année le tout.

Vous me parlez de votre voix. Le morceau le plus accessible de ce disque, The chant, repose beaucoup sur celle-ci, avec cette explosion sur le refrain…
Pour un groupe de metal, on dirait plutôt : "Vous vous êtes calmés". Mais ce morceau, c’est une prière pour la terre et pour les âmes. En français, le chant, ce sont tous les chants. Dans la langue anglaise, "Chant", c’est une incantation ou un mantra. C’est un mot qu’on emploie pour les chants amérindiens, ce genre de chant un peu tribal, très spirituel, très connecté aux chakras et aux énergies. Je suis musicien, j’ai une sensibilité, je suis attentif à la musique classique, aux musiques traditionnelles ou aux prières bouddhistes. Je vibre quand j’entends de beaux chants. J’adore le groupe Dead Can Dance ou le musicien allemand, Stephan Micus. C’est une face cachée de Gojira, qu’on entretient chacun dans notre coin. Même si on reste quand même des metalleux, on ressemble un peu à une armée avec nos guitares, habillés en noir. À nos débuts, on aimait bien l’impertinence qu’il y a d’arriver dans une ville et foutre le bordel. 

Musicalement, le titre Amazonia rappelle le célèbre groupe de metal brésilien, Sepultura, et évoque la situation de la forêt amazonienne. Quelle était l’idée derrière ce morceau ?
Quand on a écrit Amazonia, on était catastrophé de voir les feux qui ravagent la forêt. Au moment de sortir ce morceau, on a voulu faire quelque chose. En faisant notre petite enquête, on s’est rendu compte que la meilleure chose à faire était de soutenir les populations indigènes, qui savent comment replanter les arbres. Les indigènes se bagarrent jour et nuit contre les agressions de gros fermiers et de gros lobbies. Bolsonaro jette de l’huile sur le feu et encourage les fermiers à s’armer et à chasser les indigènes. Il y a quelques activistes qui sont des amis à moi et qui m’ont aiguillé pour qu’on puisse rencontrer des leaders de tribus amazoniennes. Les discussions ont duré des mois. On voulait que tout l’argent aille directement vers eux. Il se trouve qu’au Brésil, il y a une ONG qui s’appelle APIB (Articulation des peuples autochtones du Brésil), qui a été montée par une indigène, Sonia Guajajara. On a réussi à récolter 300 000 dollars en demandant à nos fans de donner et à des collègues musiciens de faire des donations d’instruments pour qu’ils soient vendus aux enchères. Ce qui a très bien marché. Metallica, Korn, Mastodon, Slash, des Guns N’Roses, ou le bassiste de Tool. Beaucoup de musiciens de metal connus ont répondu à l’appel. 

Vous êtes connus pour votre engagement environnemental. Comment a-t-il commencé ?
Il a commencé très tôt, quand j’étais tout gamin. Là où on a grandi avec mon frère, on entendait les vagues s’éclater sur la plage. À vol d’oiseau, on devait être à 1 kilomètre de la mer. En été, il y a des tracteurs qui viennent nettoyer les plages pour les touristes. On a des plages qui sont toutes lisses et toutes propres. Mais c’est incroyable le contraste entre l’été et le reste de l’année, où ces tracteurs ne viennent plus. Sur les plages landaises, on trouve beaucoup de pollution en hiver. On n'est pas loin de l’embouchure de l’Adour, qui charrie des déchets. L’Espagne n’est pas très loin, et il y a moins de régulation sur les déchetteries sauvages. Je demandais à ma mère : "Comment ça se fait que la plage soit recouverte de plastique ?" Elle ne savait pas quoi me dire, elle avait l’air désolée pour moi. Il fallait aussi qu’on se lave les pieds quand on allait surfer, parce qu’on revenait avec de grosses plaques de goudron. Ce sont les bateaux qui dégazent. Je n’ose pas imaginer ce que les animaux doivent endurer s’ils s’y frottent… Donc, voilà. En étant loin des villes, mais dans un bled des Landes près de la mer, Ondres, on voyait les reflux de la société moderne sur nos plages.

En vingt-cinq ans, vous avez fait beaucoup de chemin, passant d’abord par les salles de musiques actuelles (SMAC) françaises jusqu’à vous retrouver dans la cour des grands avec des groupes comme Metallica et des tournées aux États-Unis. Quel regard avez-vous sur votre parcours ?
On est reconnaissant que la vie nous ait placés dans cette lignée. On dirait que les étoiles étaient alignées pour nous et qu’on a été placé là par l’univers. C’est comme une pierre qui roule et qui ne s’arrête jamais. Il y a eu un côté évident, on n’a jamais eu de grosses entraves ou d’accidents, on ne s’est pas séparés, on n’a jamais eu de passage à vide. On dirait un rêve. On a grandi en écoutant Metallica, Sepultura, Pantera ou Morbid Angel. On s’est souvent sentis incompris dans notre environnement direct, mais ce n'est pas grave, on était comme quatre frères, soudés, à vivre notre passion. Et quand on se produisait sur scène, il y avait toujours un truc un peu exceptionnel qui se passait. Ça a pris le temps parce qu’en venant des Landes, il a fallu passer par plein d’étapes pour arriver là où l’on en est. On n’a jamais été pris par la main de Dieu pour être mis sur une grosse scène. Les SMAC dont tu parlais, on les a faites 10, 15 ou 20 fois chacune. Tu me dis une ville en France, je te donne une salle. Toute notre géographie, on la connaît par rapport aux salles de concert.

Gojira Fortitude (Roadrunner) 2021

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