Hubert-Félix Thiéfaine, géographe du vide

Hubert-Félix Thiefaine. © Yann Orhan

L’auteur-compositeur-poète jurassien Hubert-Félix Thiéfaine signe son 18e album, Géographie du vide, à la fois rock et mélancolique, pulsionnel et sarcastique, introspectif et contemplatif. Un grand cru réalisé par son fils Lucas. Rencontre.

RFI Musique : Votre disque s’ouvre avec le très rock Du soleil dans ma rue, dans lequel vous citez un vers écrit par Johnny Hallyday !
Hubert-Félix Thiéfaine : La phrase est tombée toute seule, elle date de 1963 et Les bras en croix de Johnny, c’était le premier 45 tours que j’ai eu. En écrivant cette chanson, cette citation "comme un Christ les bras en croix" est venue du plus profond de mon inconscient. J’ai cherché autre chose mais je n’ai pas trouvé.

Que représentait Johnny pour vous ?
C’était le grand frère qui me servait de modèle quand j’avais 13 ans. J’essayais de faire du Johnny à la place de Johnny avec mon groupe qui s’appelait Les Caïds Boys (Rires). C’était les débuts.

Ce disque s’appelle Géographie du vide parce qu’il n’y a plus de territoires à défricher ?
Non c’est cosmique. C’est le drame de la solitude, individuelle ou collective, par rapport à l’immensité, les soirs d’été, quand on regarde les étoiles et qu’on se sent à peine une fourmi. Cela parle de ce vide. Et du vide de sens car je m’aperçois avec l’âge que tout ce qu’on nous a dit à l’école ou par la religion sonne faux. Cela peut aussi être le vide d’intelligence, d’amour ou de poésie. Chacun peut remplir les blancs.

Dans un autre registre, sur une musique de Nosfell, dont les arrangements évoquent Arcade Fire, vous vous adressez à Baa’l Azabab dans la chanson Prière pour Baa’l Azabab. Qui est-ce ?
C’est Belzébuth, il y a au moins quatorze formes d’écritures et de prononciation de son nom. J’aime bien taper dans la fourmilière. C’est un grand délire comme j’aimais les faire quand j’étais jeune. De temps en temps ça me rajeunit de jouer avec les mots et de les faire sonner comme cela. Peu importe le personnage que je joue à ce moment-là.

Effectivement, puisque vous y écrivez "Seigneur Dieu des Bacchanales, ne me délivrez pas du mal". Est-ce une façon de dire qu’il faut accepter sa part d’ombre ?
Oui… Enfin, il faudrait donner une définition du mal et là il faudrait écrire un livre ! C’est juste que tout le monde se dit tourné vers le bien sans faire le moindre effort pour que ça soit vraiment bien et beau. Si pour être bien il faut avoir mal, allons-y.

 

Et il y a aussi une part de revendication de la folie. Dans L’Idiot qu’on a toujours été, par exemple…
On peut avoir les situations et le monde qui bougent autour de soi mais on est toujours celui qui ne sait rien, l’ignorant. C’est un retour sur soi pour essayer de s’analyser comme on est et non pas comme on croit être. Cela correspond à une crise d’humilité peut-être… J’aime bien les gens humbles (il rit) ils sont quand même plus agréables à fréquenter que ceux qui sont sûrs d’eux !

Vous chantez "Il y a du soleil dans ma rue mais je ne sais pas quoi en faire". Avez-vous des difficultés à vous emparer du bonheur ?
Cela ressemble à du gadget, le bonheur. J’ai été élevé dans la religion catholique où le bonheur c’est Dieu. Alors forcément, le jour où je me suis débarrassé de Dieu, je me suis débarrassé de ce qui allait avec, les anges et tout ça. Je préfère des valeurs comme la liberté. Mais je n’ai pas de leçon à donner à ce sujet, je connais des gens heureux, ils sont bien aussi, je vous assure (il rit de bon cœur).

La fin du roman, Pages noires, Combien de jours encore… Beaucoup de chansons sont très pessimistes. Si les poètes sont prophètes, vos textes donnent l’impression qu’on arrive à la fin de l’histoire…
Je ne sais pas si les poètes sont prophètes, ils écrivent surtout des choses pour éviter qu’elles arrivent.

Ce disque est réalisé par votre fils, Lucas. Qu’apporte-t-il à votre musique ?
De la fraîcheur et de la modernité avant tout. En principe je devais m’arrêter au dix-septième album. Cela aurait fait écho à la phrase "le fou a chanté dix-sept fois" qui était dans mon premier disque (Le chant du fou dans Tout corps vivant branché sur le secteur étant appelé à s’émouvoir (1978) ndlr.), cela me plaisait poétiquement. Mais j’ai eu envie de continuer et je me suis dit tant qu’à faire autant partir dans une autre direction. Un cycle se terminait, il fallait en ouvrir un autre. Alors j’ai kidnappé la jeunesse.

Pour ce disque vous donnerez deux types de concerts…
On le jouera en deux parties. Une première, acoustique (Unplugged) à partir de janvier et une deuxième (Replugged) électrique, en 2023. Les morceaux seront différents. Donc il faut s’attendre à une quarantaine de chansons si on va aux deux concerts (il sourit).

Hubert-Félix Thiéfaine Géographie du vide (Columbia) 2021
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