The Dizzy Brains contre les voleurs de zébus

Le groupe malgache The Dizzy Brains © Rijasolo

Ils viennent de sortir leur 4e album, Dahalo. Et si leur rage reste intacte, The Dizzy Brains, les "rockeurs les plus chauds de Madagascar" semblent avoir gagné en maturité et en sens de la nuance. Une évolution qu’Eddy et sa bande expliquent par le confinement. Rencontre.

Pour Eddy Andrianarisoa, il y eu un tournant majeur, un avant/après dans la trajectoire fulgurante de son groupe punk-électrique, dans sa rage rock’n’roll propulsée en orbite : le confinement a remis les pendules à l’heure et donné une sagesse et une profondeur politique plus aiguisée encore, aux chansons survoltées de sa bande, estampillée "les rockeurs les plus chauds de Madagascar".

Habitués à tourner sans relâche sur les scènes du globe, du Maroc à la Corée du Sud, des Pays-Bas au Canada, depuis leur révélation fracassante en 2015 aux Transmusicales de Rennes, les quatre garçons dans le vent de The Dizzy Brains ont dû stopper net leur course folle, pour se retrancher durant deux ans sur leur Grande Île. Un repli et un face-à-face bénéfique avec leur pays, selon Eddy.

La famine du Grand Sud

Le garçon, désormais trentenaire comme ses collègues, loin de son statut passé de "baby rockeur" des tropiques, habite seul dans la banlieue de Tana. Ce jour, en visio sur WhatsApp, avec un petit enfant curieux pour témoin, il nous révèle son environnement : une vue plongeante sur la capitale malgache, étincelante sous le soleil et la perspective des nuages, qui rythme le ciel bleu.

Parmi les changements notables, il s’est laissé pousser les cheveux : une coupe de punk stylée, longue sur le dessus, rasée sur les côtés. Un look qui s’accorde bien à sa nouvelle énergie, à la fois apaisée et déterminée. Plus lucide ? "Ces deux dernières années à Mada m’ont permis d’observer mon pays, de décrypter la situation, de me documenter, de revenir à la source", analyse-t-il.

Surtout, au gré de ses déplacements dans son île, une réalité lui a sauté à la gorge : la misère terrible qui ravage le Grand Sud. "Les gens se plaignent à Tana, à juste titre, mais dans cette région, c’est une autre histoire. J’ai été choqué, abasourdi de voir des gosses tout maigres avec des ventres énormes, qui boivent de l’eau croupie, relate-t-il. Il faut savoir que la famine du Grand Sud est la première au monde causée par le réchauffement climatique… C’est effrayant !"

Ainsi, son désespoir et sa rage, quant à l’état de cette région, hantent la plupart des chansons de ce disque, enregistré en résidence dans un studio d’Antsirabe, dans les Hautes-Terres de Madagascar, au centre de l’île.

Des Malgaches fatalistes ?

Sur cet album, entièrement écrit en malgache, parce que c’est la langue dans laquelle il se sent le plus à l’aise pour exprimer des réalités complexes, Eddy pense avoir gagné une certaine sagacité, du moins un sens de la nuance. "Auparavant, dit-il, j’insultais le gouvernement à tout va Aujourd’hui, je suis aussi en rogne contre l’esprit fataliste des Malgaches. J’attaque tout autant nos dirigeants corrompus, notre président aux allures ‘macronistes’, que le peuple qui le suit sans ciller. Mes compatriotes se laissent enfermer dans leur misère… Un exemple flagrant : aujourd’hui, nous subissons une inflation énorme des prix du savon, du sel, du sucre. Tout le monde se révolte… derrière sa télé ou son téléphone !" Ainsi, dans chacun de ses titres, Eddy et sa bande hurlent au peuple malgache de se réveiller.

Le disque se nomme Dahalo du nom de ces "voleurs de zébus", qui terrifient Madagascar, et en particulier le Grand Sud. Si, à l’origine, le mot désignait plutôt des bandits d’honneur, qui volaient des bovidés pour prouver leur courage et séduire une demoiselle, aujourd’hui, il pointe des criminels sans foi ni loi, qui n’hésitent pas à tuer des hommes, violer des femmes ou se livrer à d’atroces trafics d’animaux. "L’équivalent de la mafia", note Eddy.

Ainsi, le titre Dahalo, pour cet album, lui paraissait particulièrement indiqué pour recouvrir toutes les réalités qu’il souhaitait dénoncer. Les politiciens ? Des "dahalo" ! Ceux qui pillent sans relâche les terres et les ressources naturelles de Madagascar ? Des "dahalo" ! Au sens figuré, comme au sens propre. "Depuis l’indépendance, nos gouvernants ont vendu l’île aux Français, aux Indiens, aux Russes, aux Chinois ! Nos ports sont cédés aux plus offrants. On brûle des villages, on détruit Tana, pour offrir des terrains à des promoteurs étrangers. D’ailleurs, les Chinois raffolent de nos zébus, de la tendresse de la viande, de leurs cornes…"

© Rijasolo
Le groupe malgache The Dizzy Brains

 

Révolte à coup de guitares

Remontés, à juste titre, comme des coucous, The Dizzy Brains ne traitent pas, pour autant, uniquement de sujets qui fâchent. Ainsi, dans Adala Tafaray (les "fous rassemblés"), les deux frères Eddy et Mehaf racontent leur rencontre avec le guitariste Poun, aux abords sérieux, mais "le plus dingue d’entre eux." Si The Dizzy Brains s’est séparé de son batteur historique Mirana, pour cause d’indiscipline, et l’a remplacé par Alban, la bande se cimente aujourd’hui autour d’une histoire d’amitié, lisible dans leur énergie indéfectible. D’ailleurs, leur aura a réveillé, dans leur sillage, une bande de jeunes héritiers. Aux dernières Transmusicales, leurs "petits frères", les LohArano, davantage "metal", ont défrayé toutes les chroniques. 

Au final, les Dizzy ont-ils réussi à influencer la politique ou la société de leurs pays ? Eddy a le succès modeste : "Soyons sérieux ! On ne fait pas de révolution avec des guitares ! ". Pour autant, la rage qui parcourt leurs pistes se révèle cathartique… La rage ? Il préfère parler de "révolte". "Dans la ‘révolte’, il y a une idée d’amour, une quête de paix", conclut-il. Quoi qu’il en dise, lui et sa bande font assurément bouger les lignes. 

The Dizzy Brains Dahalo (X-Ray production) 2021
Facebook / TwitterInstagram / YouTube