Arno, fin du "bazaar"

Arno sur la scène du Festi'Val de Marne en 2016. © RFI/Edmond Sadaka

Le chanteur Arno est mort des suites d'un cancer du pancréas, ce samedi 23 avril. Il avait 72 ans. Le Flamand à la voix rauque et au blues cabossé, avait installé le rock en Belgique avec son groupe T.C. Matic, au début des années 1980. Il avait ensuite connu une carrière au succès constant, notamment grâce à ses concerts habités et à son humour.

 

"Tout est possible dans les films de cow-boy !" C’est ce genre d’aphorismes, dit avec un accent flamand prononcé, qui faisait le sel d’une rencontre avec Arno. Le chanteur belge, qui parlait le français et l’anglais à sa manière, en avait quelques-uns en réserve et ils ponctuaient ses réponses, tout autant que ses silences et un bégaiement qui revenait de temps à autre.

La vie d’Arno n’avait, à bien y regarder, pas grand-chose d’un western, mais elle avait été chaotique par bien des aspects. Pour ce bonhomme impulsif, la vie, c’était un "bazaar" et ce "bazaar" s’est arrêté ce 23 avril.

Arnold Charles Ernest Hintjens naît le 21 mai 1949 à Ostende, une station balnéaire posée sur la mer du Nord. Sa mère, Lucrèce Van den Kieboom, est la fille d’un patron de bar et son père, Maurice Hintjens, un employé de maintenance de la Compagnie des wagons-lits acquis à la cause syndicale. Élevé par ses tantes et sa grand-mère maternelle, Marie-Louise, dans le café de la famille, le jeune Arno grandit, entouré de femmes. Il n’aura de cesse de parler de cette grand-mère au caractère bien trempé, qui avait un temps envisagé de devenir chanteuse, avant de se ranger aux obligations domestiques.

Adolescent révélé par le rock et le blues

Adolescent rétif à l’autorité, le jeune Hintjens ne brille pas à l’école, c’est le moins qu’on puisse dire. Il envisage un temps de devenir footballeur professionnel, mais cet espoir tourne court. Il racontera à l’envi que c’est une piqûre d’abeille sur la langue le jour d’un repérage, qui lui aurait enlevé tout espoir de carrière sportive. On n’ira pas jusqu’à croire à la fable, mais toujours est-il que ses études en école hôtelière ne le passionnent guère.

"Ma jeunesse, c'est The Kinks, The Small Faces, The Pretty Things, et quand j'ai eu 16 ans, j'ai eu un prof de morale qui était aussi musicien. Il m'a donné quatre disques de blues, il m'a dit : 'Je sais que tu écoutes les Rolling Stones, mais toute leur musique, elle vient de ces gens-là... '", devait-il nous raconter.

L’enfant du rock reste marqué par ce blues, qui traduit souvent ses états d’âme. C’est avec un harmonica qu’il commence à se produire dans les bars de la rue Longue, à Ostende, sans oser chanter, et part faire la tournée sur la Côte d’Azur. Encore muet à ses débuts avec Freckle Face, il s’impose petit à petit derrière le micro. Mais c’est avec Tjens Couter, qu’il forme en 1973 avec le guitariste Paul Couter (décédé le 27 avril 2021), qu’Arno gagne le centre de la scène et révèle sa présence instinctive. S’il est encore mal dégrossi, c’est bien à la naissance d’un chanteur de rock qu’on assiste, qui interprète un Saturday night queen dans la lignée des tangos d’opérette chantés par Jacques Brel

T. C. Matic, la vie en rock

Le groupe tiendra jusqu’à la fin de la décennie, mais le blues s’en est allé pour faire le lit de l’électricité. Lorsque T.C. Matic naît officiellement en janvier 1980, il s’agit d’une armada post-punk qui donne des concerts à des volumes sonores déments. La première formation de rock belge à vraiment s’exporter hors de ses frontières, a des guitares aux sonorités métalliques, des aspirations électroniques et un chant évoquant l’Anglais John Lydon, au sein de PIL. De son côté, Arno continue les petits boulots, devenant un temps cuisinier de Marvin Gaye, qui s’est mis au vert à Ostende.

Ce n’est pas exactement la fortune, mais à la fin, T.C. Matic a quatre albums au compteur et quelques tubes à mettre sur une compilation : Oh la la la, Elle adore le noir... Usés par des années passées sur des routes trop longues, dans une Europe beaucoup trop petite, ils se séparent sous l’impulsion d’un chanteur qui rêve de carrière solo au mitan des années 1980.

Anneau à l’oreille gauche et poses de dandy, il faut s’imaginer qu’Arno mène désormais la vie d’artiste à Bruxelles, fréquentant les endroits huppés jusqu’à pas d’heure et sortant dans des soirées bien arrosées. Celui qui se décrira plus tard comme "un chanteur de charme raté", aime les femmes, qu’il fréquente assidûment et chante avec passion.

 

 

Arno solo, comme une pierre qui roule

Après une courte parenthèse parisienne, le chanteur revient s’installer à Bruxelles avec Marie-Laure Béraud, sa compagne. Il retourne à intervalle régulier au blues, mais sa carrière solo continue sous les mêmes auspices qu’en groupe, entre rock brut et bastringue.

Arno, d’ailleurs, n’est jamais seul, puisque ce sont de vieux complices qui composent pour lui : le guitariste Jean-Marie Aerts, les claviers Serge Feys, Ad Cominotto...  Avec ses textes pleins d’images, il n’a beau ressembler qu’à lui-même, il y a quand même des crus classés et puis des écoutes plus dispensables. Sa reprise du titre de Salvatore Adamo, Les filles du bord de mer, à laquelle il ajoute des "joints-joints-joints" sur le refrain, est une bonne synthèse du style Arno.

À cinquante ans passés, le disque qui porte son nom, Arno Charles Ernest, l’amène vers d’autres rives. Dans la même cour qu’Alain Bashung, qu’il retrouve pour un face-à-face d’anthologie dans le film J’ai toujours rêvé d’être un gangster, il est suivi dans sa tournée sans fin par un public fidèle qui, a comme lui, les cheveux poivre et sel.

Jouissant du respect qu’on doit aux pionniers, il chante avec Stromae son Putain, putain, sur la scène des Victoires de la musique en 2012. Dans ses dernières années, Arno ne s’en cache pas : tournant désormais au Coca zéro, il fait des disques pour mieux retrouver l’adrénaline de la scène. On le retrouve dans cet élément, comme au premier jour, toujours aussi drôle entre les chansons et vous envoyant des torrents d’émotion, quand il chante de sa voix plus que rauque Les yeux de ma mère.

Après les confinements successifs, son dernier disque, Vivre, permet à un Arno très affaibli par la maladie de remonter brièvement sur scène.

"Pense à moi quand tu fais des bêtises", avait l’habitude de dire, à la fin de ses interviews, cet homme attachant et pudique. Quand on en fera, c’est promis, on lui fera un clin d’œil, d’en bas.