Grand Corps Malade, le défi du troisième album

Avec 3e temps, Grand Corps Malade, le slammeur préféré des Français entreprend de confirmer la place qu’il a conquise auprès du public, tout en osant, pour la première fois, l’enregistrement de nouveaux titres dans les conditions du live.

Critiques, patrons de label ou chanteurs expérimentés disent qu’une carrière normale commence au troisième album. Le premier est une découverte entre l’artiste et le public, le deuxième confirme (ou infirme) leur relation. C’est avec le troisième disque qu’il faut vraiment prouver que l’on a vraiment du tempérament, une inspiration solide, un univers vraiment riche.

3e temps est le troisième album de Grand Corps Malade et on pourrait se demander s’il est vraiment installé dans la carrière d’artiste de variétés. Réponse immédiate : "Je n’en ai aucune idée. Je ne sais pas ce qu’est une carrière normale. Faire ce métier n’est pas un rêve de jeunesse. J’ai commencé pour m’amuser dans les bars puis j’ai senti que j’aimais vraiment la scène. J’ai tellement l’impression d’être privilégié de me retrouver aujourd’hui avec quelque chose qui ressemble à une carrière : c’est une passion dont je vis, et dont je vis bien. Je voyage, je rencontre beaucoup de gens et la création de cet album a été un moment fabuleux... Du coup, je n’ai pas l’impression d’être dans une carrière, d’avoir besoin de faire un album et de partir en tournée parce que c’est mon taf. "

Pourtant, ces dernières années, Grand Corps Malade a vécu un début de carrière comme il y en a eu peu d’aussi prospères : deux premiers albums qui totalisent plus d’un million d’exemplaires vendus (Midi 20 en 2006 et Enfant de la ville en 2008), deux victoires de la musique en France, deux Félix au Québec, plus de deux cents cinquante concerts en deux tournées…

Et, outre le succès commercial, il a réussi à faire considérer le slam comme un art noble et riche. D’ailleurs, peu d’artistes de sa génération ont été aussi courtisés par les hommes politiques et les lettrés, chacun voulant être photographié à côté du grand jeune homme qui incarne à la fois la maturité culturelle des musiques urbaines, le pont entre la tradition savante de la chanson française et l’éruption spontanée de la poésie populaire…

Un vrai programme

Le titre de son nouvel album, 3e temps, sonne presque comme un programme : le troisième temps consiste à confirmer que Grand Corps Malade n’est pas un engouement, une mode, un instant de l’histoire culturelle française ; l’enjeu n’est pas la pérennité du slam mais bien la stature du raconteur d’histoires, de l’auteur, de l’éveilleur de personnages…

Ce n’est pas un hasard s’il insiste : "Je n’écris pas pour l’album. J’écris tout le temps. Quand je commence à réfléchir à l’album, je regarde dans mes feuilles et je choisis ce que je vais taper sur mon ordinateur pour le déposer à la Sacem." Il ne pèse rien, ne dose rien, ne choisit pas de thématique générale, mêle les textes très personnels et les inspirations plus sociales… "Il y a des textes plus sombres ou plus interrogatifs comme Jour de doute, des textes comme Éducation nationale où je regarde ce qui se passe autour de moi, ou J’attends, avec un mélange d’introspection et de réalité économique et sociale. Et il y a aussi des moments où je suis plus gai, où j’ai envie d’écrire L’Heure d’été ou de parler du fils qui arrive dans Définitivement."

 

Des lustres après En cloque de Renaud, qu’il admire profondément, Grand Corps Malade a écrit face à la mer en Guadeloupe, pendant sa tournée, ce titre qui sera forcément très remarqué, dans lequel il expose à son fils à venir (Anis, qui est né en mai) ses impatiences, ses appréhensions et ses espoirs. Mais on peut être sûr, également, qu’Éducation nationale sera beaucoup diffusé chaque fois que l’on évoquera les plaies qui gangrènent l’enseignement en France, à commencer par son appauvrissement continu.

Pourtant, il dit volontiers ne vouloir s’engager qu'"en pointillés", se posant toujours des questions sur sa légitimité à s’exprimer en tant qu’artiste sur le terrain des responsables politiques. De manière symétrique, il récuse en revanche tout soupçon de tour d’ivoire artistique : "Je n’ai pas de problème de légitimité quand je dis que je suis quelqu'un de normal. J’ai une vie normale, même quand je suis en tournée. Pendant deux ou trois jours, tout le monde est aux petits soins avec moi ; puis je rentre chez moi à Saint-Denis et je vais faire les courses moi-même. Je crois vraiment que je suis resté quelqu'un de normal. Quand dans un texte je dis 'je', c’est vraiment le 'je' de quelqu'un qui continue à avoir des émotions, des envies, une famille, des potes, des moments de galère, même si j’ai un métier différent de la moyenne. "

Enregistré en live

 

Et, d’ailleurs, il continue à découvrir ce métier. 3e temps est son premier album enregistré en direct, sous la direction de Dominique Blanc-Francard. La plupart des titres ont été réalisés avec Grand Corps Malade au micro et le groupe jouant en studio en même temps que lui (un quatuor de sommités : Denis Benarrosh à la batterie, Michel Amsellem au piano, Nicolas Marsol à la basse, Sébastien Chouard à la guitare), plaisir qui se rapproche des sensations de concert mais qui le rapproche aussi de la grande tradition des Brel, Brassens ou Ferré. D’ailleurs, il a enregistré en duo avec l’immense Charles Aznavour le titre Tu es, donc j’apprends, comme pour une entrée définitive dans une généalogie profuse et prestigieuse.

Et, de fait, quelque chose a vraiment changé dans sa vie : "Je commence à avoir des propositions et ça me plait énormément." Après une chanson donnée à Johnny Hallyday, il en a écrit plusieurs pour son fils David, d’autres pour Idir et pour même pour Line Renaud. Un autre temps. Le troisième.

Grand Corps Malade 3e temps (AZ-Universal) 2010
Tournée à partir du 11 janvier 2011.