Ben Kamuntu : bonne âme slam de Goma

Le slameur congolais Ben Kamuntu. © Aristarque Kubuya

Un an après le titre Bosembo qui dénonçait les crimes commis en RDC visés par le rapport Mapping de l’ONU, Ben Kamuntu sort son premier album : Vis. En conjuguant politique et poétique, il slalome entre slam, sombres chroniques congolaises et hymne optimiste à la vie avec une profondeur universelle.

Chaque jour, Ben Kamuntu se réveille au bord d’un volcan dont la force pourrait s’avérer destructrice. Au sens propre et au sens figuré. Comme les deux millions d’habitants de Goma, la ville où il s’est installé après avoir fui Bukavu avec sa famille, Ben Kamuntu vit désormais au bord du chaos, en lisière d’une incandescence qui fait de l’insécurité une donnée du quotidien.

Goma, sa ville chérie qu’il chante, qu’il défend et qu’il bouscule avec sa voix grave, est coincée entre le Rwanda, le lac Kivu et le volcan Nyiragongo. La dernière folie du volcan remonte à mai 2021 : il avait provoqué la mort d'une trentaine de personnes. 

"Ce matin, le drapeau sur la ville est orange, explique Ben depuis son salon. Ça veut dire qu’on doit faire attention, mais pas d’évacuation à craindre. On a connu pire."

À Goma, on a appris à vivre avec le mystère de cette montagne de feu, à la fois fertile pour les terres et menaçante, mais Goma ne tombera jamais martèle Ben dans Nyumbani, dernier titre de son album Vis, qui tresse la gravité de son slam avec l’allégresse des guitares congolaises et l’émotion d’un piano mélancolique dont les notes fuguent parfois vers la salsa ou le jazz.

"Goma sera toujours debout malgré les menaces. Depuis les guerres, c’est ici que les réfugiés convergent. Donc il y a beaucoup d’armes et c’est sans doute la ville la plus dangereuse du pays. On se lève et on se couche en apprenant que quelqu’un a été tué, regrette Ben. Mais au-delà de tous ces problèmes, Goma ne flanche pas, c’est une ville de résistance et d’espérance. Et surtout une référence pour la création artistique."

La poésie quand même

Dans ce quotidien sombre et suspendu à un souffle, la poésie s’est effectivement frayé un chemin lumineux qui fait aussi de Goma une nouvelle capitale du slam. "Notre ville représentera même le Congo au championnat du monde cette année" jubile Ben, qui a découvert cette poésie urbaine en 2013 alors qu’il se destinait plutôt au théâtre.

"En entendant ma diction, un ami m’a conseillé de faire du slam. Sur internet, j’ai découvert Grand Corps Malade, Kery James et Abd Al Malik. Je n’ai plus lâché le micro et le stylo. Et dans les Goma Slam Session, j’ai trouvé dans le slam un fonctionnement collectif qui sublime les maux et les mots" sourit le jeune poète, qui a aussi fait des ateliers avec Gaël Faye.

En 2013, Ben Kamuntu rejoint aussi un autre collectif qui ébranle la vie sociale du Congo : la LUCHA, mouvement citoyen qui se bat pour l’accès de tous à l’eau potable, à l’électricité, à l’emploi et à l’éducation, et qui demande des comptes aux représentants de l’Etat.

La lutte et la vie

"Mon album est aussi un cri de résistance face aux espoirs manipulés. On est dans un moment de désespoir. Même un de nos présidents a dit que le Congo était mort ! Il faut allumer des lueurs d’espoir. La LUCHA c’est un mouvement de propositions et d’actions concrètes. Tous les samedis, on débouche des caniveaux et on balaye les routes pour montrer aux citoyens que nous avons tous le pouvoir de changer les choses ! En complément, l'art permet de questionner, et aussi de rêver."

Son premier album, Ben a voulu l’appeler Vis, comme "vivre" conjugué à l’impératif pour faire face à nos existences si fragiles. Vis c’est aussi à cette petite tige de métal qui fait tenir des choses ensemble en les transperçant et en les serrant sous sa tête large. Cette "Vis" colle et bricole toutes les vies de ce jeune artiste, né en 1993, qui jamais connu la paix dans son pays.

Avec intelligence et profondeur, Vis slalome entre les thématiques de notre époque (le porno, nos écrans, l’exploitation du coltan en RDC pour nos smartphones, l’exil et les migrations, le Covid, …), il condamne les bavures policières impunies, et il demande des comptes à l’ONU, aux grandes puissances ou aux dirigeants congolais. Avec finesse et l’arme ultime de la poésie.

La figure de Luc Nkulula, un des fondateurs de la LUCHA, hante ce disque. Nkulula est décédé en 2018 dans l’incendie de sa maison, peu après avoir rencontré le président Kabila. Dans H20, avec des extraits d’interviews, Ben convoque la voix du militant pour une conversation posthume en musique.

"Luc était un frère, et surtout un modèle de courage, prêt à tout pour notre avenir car son passé et son présent étaient condamnés, selon lui. Il l'a payé de sa vie. Luc était très joyeux et très humain. Dans ce disque, j'ai voulu marier les deux faces de sa lutte". Chez Ben aussi, la vie et l’art se confondent.

Il poursuit son engagement en créant des ateliers slam dans les écoles ou les prisons et auprès de jeunes enfants soldats, et il a monté Mlimani, une maison d’édition pour auteurs congolais. Tout est ainsi relié par un fil : les mots !  

Trempée dans les hoquets du sous-sol et de la mémoire, la plume de Ben sait deviser sur les vices de nos humanités en rappelant notre seul impératif commun : vivre !

Ben Kamuntu Vis 2021

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